© Manuel Jan

Députée de la 6e circonscription de Meurthe-et-Moselle depuis bientôt un an, seule élue France Insoumise (FI) du Grand Est, Caroline Fiat est décrite comme « une tête dure ». Au sein d’un groupe parlementaire qui collectionne les grandes gueules – Mélenchon, Ruffin, Corbière… – l’aide-soignante a réussi à se frayer un chemin, se faire un nom et la réputation de « députée des petites gens ».

La vie politique tient à peu de choses. À 350 voix près, le 11 juin 2017, c’est Hélène Rossinot qui partait batailler contre le FN au second tour des élections législatives. La fille de l’ancien ministre et président de la métropole nancéienne voulait l’estampille Macron et n’avait obtenu que le soutien d’Édouard Philippe. Elle avait dans ses pattes une autre Macron-conciliable : Rachel Thomas, socialiste parrainant Macron sans recevoir la certification Majorité présidentielle. Il fallait qu’Hélène Rossinot compte aussi avec l’officiel du PS, Julien Vaillant, dauphin du député sortant Jean-Yves Le Déaut, lui aussi soutien d’Emmanuel Macron. Les trois totalisaient près de 40% des voix, loin devant le Front National (20%) et la France Insoumise (16%). C’est une petite comédie de boulevard, interne à la Macronie, qui a envoyé « l’insoumise » Caroline Fiat au second tour contre le FN, puis à l’Assemblée Nationale avec un score final de 62%. Aux « militants insoumis », qui avaient suggéré sa candidature, et à sa personnalité, elle doit aussi sa victoire. « C’est une tête dure », dit-on. À peine élue, quelques médias nationaux lui tombent dessus, soulignant un parcours hors-normes. « Elle est la première aide-soignante à entrer à l’Assemblée Nationale », explique un journaliste de BFM TV, croyant avoir croisé un OVNI. La chaîne d’infos en continu lui consacre en juillet un long reportage. Ses collègues du groupe de la France Insoumise lui offrent un autreÉlue, à sa surprise, grâce à un alignement des planètes, elle a repris la main et s’organise un agenda d’omniprésence sur le terrain.piédestal : la Meurthe-et-Mosellane sera la candidate du groupe pour le poste de président de l’Assemblée Nationale. Aucune chance de l’emporter mais la symbolique est là. Elle est jeune, elle est femme, elle est nouvelle dans le paysage, pas une professionnelle de la politique, elle exerce un métier difficile, qui cause à tous les Français. Le cursus est trop rare pour ne pas valoir emblème, notamment face au groupe La République en Marche (LREM) qui affiche aussi sa bande de petits nouveaux, dans un registre socio-professionnel plus huppé. Une lutte des classes new age se dessinait derrière cette guerre des symboles, principalement entre FI et LREM, laissant les PS, LR et FN incarner les vieux de la vieille. Beaucoup de jeunes députés, à ce stade, seraient repartis en circonscription faire fructifier leur petite notoriété. Caroline Fiat l’a joué autrement. Élue, à sa surprise, grâce à un alignement des planètes, elle a repris la main et s’organise un agenda d’omniprésence sur le terrain. Si elle est restée sous les projecteurs, elle le doit aussi à sa fraîcheur, à un discours hors-cadre, inhabituel, puisant dans le quotidien des Français (et des Lorrains), un peu à la mode Ruffin. Ainsi, à l’Assemblée Nationale où l’on débat d’une énième réforme du système hospitalier, l’élue lorraine monte à la tribune. Elle s’exprime notamment sur les EHPAD (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes) : discours émouvant, cru, percutant, plongeant l’assemblée dans la réalité des patients et des personnels. Elle évoque « le gavage des êtres humains », parce qu’on les nourrit au lance-pierre, l’impossibilité de faire une toilette en six minutes chrono pour une personne valide, a fortiori pour « un corps meurtri », la communication impossible ou l’obligation de maintenir tout le monde en fauteuil roulant ou au lit, par manque de temps. Même la ministre, Agnès Buzyn, l’écoute religieusement, c’est dire… Usant de cette méthode de la description par le détail, au risque d’oublier les enjeux à l’échelle nationale ou internationale, son collègue François Ruffin est parfois taxé de démagogie. Caroline Fiat a évité ce procès. Peut-être parce que son métier d’aide-soignante est populaire. Parce qu’elle est populaire elle-même, décrite comme « la députée des petites gens ». « Je parle comme les gens », avance-t-elle comme explication. Et ça use. Et loin du cliché du député infatigable et joggeur sous l’œil des journalistes, elle avoue : « Sincèrement, je n’imaginais pas ce travail colossal, je ne sais pas comment mon corps tient ». Comme les gens…