jacquinot (© Archives départementales de la Meuse)

Louis Jacquinot (© Archives départementales de la Meuse)

Louis Jacquinot est dans le peloton de tête des grands Lorrains, aux parcours exceptionnels et hors-normes. Pourtant, bizarrement, le Meusien est sorti des mémoires et barbote aujourd’hui dans la multitude des quasi-inconnus. Phénomène injuste et inexplicable.

Faites comme moi, prenez votre calepin, allez traîner, demandez ça : « Quels sont les Meusiens célèbres ? » On va vous citer Raymond Poincaré. Normal. Ou André Maginot. Bien. Ou Sophie Thalmann, Miss France en 1998. Jolie. Gueule d’acteur – il y a du Rock Hudson chez Jacquinot – carrure de boxeur, sourire de beau gosseEt même Isabelle Nanty, la nounou rigolote et déjantée de la série de France 2, Fais pas ci, fais pas ça. Ils sont rares – ou partis au bistrot – ceux qui vous disent : « Et Fernand Braudel, alors ! Et Louis Jacquinot. » Il n’est pas question de faire ici mon malin, moi-même je connaissais mal le personnage. J’ai commencé mon enquête en partant flâner à Bar-le-Duc, merveilleuse et mystérieuse préfecture de la Meuse. Je suis ensuite parti crapahuter sur Dailymotion et je suis tombé sur ça (1) : un film relatant la visite du ministre des DOM-TOM en Guyane en janvier 1965. Cinq minutes de présentation d’un territoire « français comme le Cantal » et grand comme l’Autriche, où Jacquinot n’apparaît que quelques secondes, sur un bain de foule. Gueule d’acteur – il y a du Rock Hudson chez Jacquinot – carrure de boxeur, sourire de beau gosse.

Le parcours est authentiquement exceptionnel. En 1916, il stoppe ses études de droit, « l’étudiant Jacquinot devance l’appel en 1916, par patriotisme mais aussi afin de choisir son arme : l’artillerie lourde, beaucoup moins meurtrière que l’infanterie en première ligne. » Avocat, il entre en 1928 au cabinet d’André Maginot, Ministre de la Guerre, Meusien et père de la Ligne qu’on ne présente plus. Jacquinot a le soutien des Meusiens de Paris, il tisse ses réseaux. Dans la Meuse, il prend d’abord appui sur ceux de son père, maire de Gondrecourt-le-château. Et c’est en battant un candidat soutenu par Poincaré, qu’il entre au parlement en 1932. Il est député jusqu’en 1973, et président du Conseil Général de la Meuse de 1945 à 1973. « Un gaulliste de cœur », disent les uns. « Un serviteur du gaullisme », disent les autres. Il est surtout l’un des recordmen en nombre de portefeuilles ministériels ; seize fois ministre, sous les IIIe, IVe et Ve République. Il est notamment membre des Gouvernements De Gaulle. Dans le dernier de ceux-ci, celui de la création du nouveau régime, de juin 58 à janvier 59, juste avant l’élection de De Gaulle à la présidence de la République, Jacquinot est ministre d’Etat. Un des rares Ministres d’Etat. Ils étaient trois : Felix Houphoüet-Boigny, Pierre Pfimlin et lui. Auparavant, il avait été aussi l’un des rares parlementaires – six au total, dont Pierre Mendès-France et Henri Queuille – à intégrer le Comité Français de Libération Nationale, fin 43. La relation de Gaulle-Jacquinot s’entame sur une méfiance, lorsque le Meusien débarque à Londres. Elle se poursuit dans la confiance. Comme le général, Jacquinot se méfie des partis. Il est Gaullo-compatible. Libre. Indépendant. « Un gaulliste de cœur », disent les uns. « Un serviteur du gaullisme », disent les autres.

Flirtant parfois avec la droite de la droite, mal à l’aise au Centre National des Indépendants et Paysans, ne rechignant pas à soutenir quelques démarches parlementaires de la gauche, défenseur de la France coloniale puis respectueux des indépendances acquises par la suite, il est l’électron libre que détestent les apparatchiks de tous poils. Alors pourquoi est-il tombé dans les oubliettes de l’histoire ? Ceci est une drôle d’histoire. Un mystère. Fut-il trop indépendant ? Trop dans l’ombre ? « Dernier ministre de la Marine de plein exercice, il a joué un rôle majeur pour refonder cette armée mise à mal par la guerre ». Peut-être, finalement, ne fut-il pas assez Parisien. Son bilan est terrien, provincial, meusien. Maritime aussi, si lointain.

(1) http://www.dailymotion.com/video/xfdhq6_visite-de-louis-jacquinot-en-guyane_news

Sources : Julie Bour, Lydiane Gueit-Montchal, Olivier Dard et Gilles Richard, Louis Jacquinot, un indépendant en politique (Préface Christian Namy), Presses de l’Université Paris Sorbonne / 2013