(Illustration : Philippe Lorin)

Les dithyrambes à son propos ne manquent pas. Partout dans le monde, on salue « le pape de l’Histoire », un des plus grands intellectuels du XXe siècle, né dans une Lorraine qui, pourtant, l’oublie un peu. L’histoire de Fernand Braudel démarre à Luméville-en-Ornois en 1902. Une terre paysanne et meusienne dont il est fier, une Lorraine à laquelle il fait référence de nombreuses fois, comme dans cet entretien accordé au journal Le Monde, sur l’identité française, quelques mois avant sa mort. Les politiques qui s’évertuent aujourd’hui à la définir, avec plus ou moins d’à-propos, devraient aller flâner dans les lignes de Braudel.

Certes, son propos ne fait pas l’unanimité. Pour l’historien et politologue Gaétan Avanzato, « l’essai est lumineux et Braudel déclare sa flamme à la France envers et contre tout ». Pour le géographe et universitaire montpelliérain, Georges Roques, « La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble »« certains ont ressenti une montée du nationalisme français et un repli sur des frontières politiques qu’il a pourtant longtemps combattues ».

Dans cet entretien au Monde – où il n’explique que partiellement son idée de la question – Braudel souligne la diversité qui fait l’identité de la France : « La France, ce sont des France différentes qui ont été cousues ensemble ». Il affirme aussi son doute sur la décentralisation et sur des régions possiblement « trop égoïstes » : « Il y a dans l’identité de la France ce besoin de concentration, de centralisation, contre lequel il est dangereux d’agir ». Sur tant d’autres sujets actuels, Braudel bousculerait et aiguiserait nos débats superficiels et pépères : sur la globalisation de l’économie, sur le capitalisme, sur le rayonnement de la France, sur sa langue. Braudel a d’abord marqué par son approche, révolutionnaire, de l’étude et de l’enseignement historiques. Pour Gaétan Avanzato, « Il est l’un des précurseurs de l’histoire globale où l’historien se veut géographe, économiste, sociologue, anthropologue, linguiste… ».

Une science ouverte, au croisement d’autres. L’idée est portée par l’École des Annales. Thibaut Villemin, professeur d’Histoire-Géographie au collège d’Étain (55) : « Nous sommes tous aujourd’hui des enfants de l’école des Annales. C’est pour moi une des raisons d’aimer l’Histoire en la comprenant comme une science complète, ouverte sur les autres et refusant le repli sur soi. Pour enseigner à des collégiens, c’est essentiel et nos trois disciplines sont liées au quotidien : il faut comprendre le monde comme il s’est construit, c’est l’Histoire ; comme il est, c’est la Géographie ; comme nous devons agir sur lui, c’est l’enseignement moral et civique ».Quelques explications à l’échec du débat sur l’identité française, débat confus, politisé, effrayé par les réponses à fournir.

Géographe et universitaire, Georges Roques fut aussi formateur d’enseignants et l’un des pionniers du festival de géographie de Saint-Dié. Il regrette un non-aboutissement du projet braudélien : « Braudel affirme un objectif : atteindre et comprendre notre temps à travers l’histoire lente des civilisations. Comment ne pas être d’accord avec cet ambitieux objectif. Mais les modalités de la mise en œuvre pour l’atteindre n’ont pas permis de réussir. Il est vrai que la société française est toujours imprégnée de l’idée que la connaissance s’acquiert au travers de la spécialisation des savoirs pour chaque discipline et non par grands domaines ».

Fernand Braudel, lors de son discours de réception à l’Académie Française : « L’Histoire, sans cesse interrogée, est condamnée à la nouveauté, à des rajeunissements successifs, indispensables. Car si toute société se retourne obligatoirement sur son passé, pour s’expliquer à elle-même, pour trouver hors du temps présent des alibis, des refuges ou des excuses, voire des consolations, elle attend aussi des réponses nouvelles à des questions nouvelles qui la tourmentent ». Quelques mots qui résument l’idée braudélienne d’une science vivante… et apportent au passage quelques explications à l’échec du débat sur l’identité française, débat confus, politisé, effrayé par les réponses à fournir. Visionnaire, Braudel. Peut-être même immortel.