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Édouard Martin, ancien sidérurgiste et syndicaliste à Florange, s’apprête à boucler son premier (et dernier) mandat d’eurodéputé. Son regard, sans concession, sur les tares et les vertus de l’Union…

À trois mois des élections européennes, eurosceptiques et adversaires de l’Union européenne se font davantage entendre que les autres. Pourquoi ?

Comme pour tout autre sujet, il est plus facile d’être contre plutôt que d’être pour. C’est encore plus prégnant avec l’Europe qui, soyons lucides, ne fait pas rêver les foules. Il est donc assez commode de la désigner comme la cause de tous nos maux. Or, selon moi, la faiblesse de l’Europe est due à une raison essentielle : il n’y a pas assez d’Europe !

Dans quel domaine, par exemple, faudrait-il plus d’Europe, c’est-à-dire davantage de compétences pour l’Union européenne ?

Prenons le sujet des travailleurs détachés(1). Pour réviser cette directive, les plus réticents ont été les États. Les politiques sociales et économiques sont du ressort de chaque pays, et tous ont une bonne raison de garder leur pré carré : celui-là veut conserver sa main d’œuvre bon marché et ne voit pas pourquoi il revaloriserait les salaires ; tel autre ne veut surtout pas toucher à sa fiscalité qu’il juge intéressante… Bref, sur un sujet aussi majeur que celui de l’emploi, il n’y a pas d’harmonie possible car les États ne le veulent pas.

Pourtant, pour justifier les réformes ou des mesures impopulaires, les gouvernements nationaux désignent souvent « Bruxelles ». Mais c’est qui, « Bruxelles » ?

Vous soulevez un vrai problème : la Commission européenne n’est jamais que le garant, pointilleux certes, des traités votés et des décisions prises par les États ! L’an dernier, j’étais tombé à la renverse en entendant à la radio la ministre française des Transports justifier la réforme ferroviaire à laquelle les Français étaient majoritairement opposés en ces termes, du moins en substance : ça nous est imposé par Bruxelles. C’était soit de l’incompétence, soit de la malhonnêteté, sans doute un peu des deux.

Ne pensez-vous pas que cette confusion est favorisée par le fonctionnement complexe de l’Europe et l’organisation peu lisible de ses institutions ?

Complètement ! Entre le Conseil européen, la Commission européenne et le Parlement européen, les citoyens et même les élus, locaux comme nationaux, ne comprennent pas toujours qui fait quoi. Nous avons besoin de plus de transparence, notamment sur le travail des eurodéputés. Croyez-moi, on entendrait moins un Florian Philippot vilipender l’Europe si l’on faisait savoir que son taux de présence à Bruxelles, où se passe le travail en commissions, est nul ou quasi nul. Il vient seulement pointer en début de session à Strasbourg, ce qui lui permet de passer à la caisse. J’aimerais savoir ce que leurs électeurs savent et pensent de ce que ces gens-là leur ont concrètement apporté …

N’est-ce pas remettre en cause l’utilité du Parlement européen, et l’efficacité des eurodéputés ?

Absolument pas ! Depuis l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, fin 2009, nous sommes co-législateurs, avec le Conseil européen. Aucune directive ne peut s’appliquer sans le vote du Parlement. Le CETA, l’accord de libre-échange avec le Canada, par exemple, est passé parce que les députés l’ont voulu. À l’inverse, quand il a été question de reconnaître la Chine comme une économie de marché qu’elle n’est absolument pas, j’ai avec d’autres mené la bataille contre cette hérésie qui aurait permis aux Chinois de pratiquer des prix encore plus cassés et d’inonder l’Europe de leurs produits : imaginez la catastrophe pour nos entreprises ! Eh bien, le Parlement a obtenu gain de cause, contre la Commission européenne. Donc, il est totalement faux de prétendre que les députés n’ont aucun pouvoir.

Mais puisque l’Europe reste perçue, souvent, comme une contrainte, qu’est-ce qui pourrait la rendre plus bénéfique aux yeux des citoyens ?

Encore une fois : plus d’Europe ! Je le dis aux électeurs : ne vous trompez pas, on vit moins bien sans l’Europe qu’avec. L’exemple britannique est en train de le démontrer : j’ai récemment reçu des syndicalistes du motoriste Rolls-Royce, fournisseur d’Airbus, très inquiets des conséquences du Brexit en raison par exemple de la restauration des droits de douane, qui va occasionner une augmentation des prix de leurs moteurs. L’entreprise menace donc de délocaliser sa production sur le continent, pour rester compétitive… De toute façon, il faut arrêter de parler de l’Europe avec des discours institutionnels incompréhensibles, et se mettre à vendre l’Europe par l’exemple.

Aux Lorrains, par exemple, vous diriez quoi, concrètement ?

C’est presque trop facile : près de 100 000 d’entre eux traversent chaque jour la frontière pour aller travailler au Luxembourg, qui applique en matière de droits sociaux, de chômage, etc., des accords européens que, demain, il n’aurait plus à respecter si la France quittait l’Union. Les Lorrains auraient besoin d’un permis de travail, qui n’est pas accordé automatiquement. Sans parler de la remise en place des postes douaniers… Mais je préfère encore pour finir évoquer un sujet universel et plus glamour : l’an dernier a été célébré le 30e anniversaire d’Erasmus(2). Le dispositif a été étendu aux apprentis et aux enseignants, le budget multiplié par trois… D’après une estimation, Erasmus a permis la naissance d’un million de bébés ! Si, en plus, l’Europe favorise l’amour…            

Propos recueillis par Paul Louis

(1) Un travailleur « détaché » est un salarié envoyé par son employeur dans un autre Etat membre en vue d’y fournir une mission temporaire.
(2) Programme d’échange et de coopération d’étudiants et d’enseignants entre les universités et les grandes écoles à travers l’Europe.

Mais qui fait la loi ?

Composé des chefs d’État et de gouvernement des pays membres, le Conseil européen fixe les orientations politiques de l’Union, mais ne possède pas le pouvoir législatif. L’élaboration des lois revient à 3 institutions. D’abord le Parlement européen (c’est lui qui sera renouvelé le 26 mai) : composé de députés élus, dans chaque État membre, au suffrage universel direct, il adopte les lois conjointement avec le Conseil de l’Union, représentant des États membres, dont la présidence est assurée à tout de rôle par chaque État. Enfin la Commission européenne, qui présente des propositions législatives et veille à leur application. C’est dire combien l’organisation de l’Europe repose sur le sens du compromis et des alliances…