© Illustration : Philippe Lorin

René Bousquet fut secrétaire général de la police sous Vichy, responsable de la déportation de dizaines de milliers de juifs. Sa carrière d’après-guerre est surprenante… et florissante. Il sort d’un procès de 1949 avec une motion des jurés le « réhabilitant pour services rendus à la résistance » (1), puis se fait banquier ou administrateur de La Dépêche du Midi. Avant la fin des années 70, avant qu’on ne sache tout de son implication dans la Rafle du Vel d’hiv de 1942, l’homme est fréquentable, fréquenté par François Mitterrand notamment – et plus longtemps que les autres – mais pas que… « Dans les années 70, l’ancien secrétaire général de la police de Vichy fréquentait Chaban-Delmas, Edgar Faure, même Mendès-France lui serrait la main », dit Pascale Froment (2). « On ne comprend rien à cette époque quand on la voit avec des yeux d’aujourd’hui » (1). Christian Didier, né à Saint-Dié en 1944, assassin de Bousquet en 1993, décédé en 2015, n’a jamais voulu comprendre. Hubert Bernard, ancien journaliste à l’agence déodatienne de l’Est Républicain, explique : « Christian Didier ne comprenait pas, par exemple, que de Gaulle ordonne la libération du bourreau nazi Knochen en 1962 [NDLA : à la demande du chancelier Adenauer et à quelques semaines de la signature du traité de l’Élysée avec l’Allemagne] ». Christian Didier ne voulait rien entendre à la realpolitik. Cet homme semble avoir passé sa vie à panser ses blessures. Il naît et traîne son enfance dans les ruines de Saint-Dié. « Il n’a jamais digéré la destruction de sa ville, où ses parents tenaient un salon de coiffure, il n’a jamais pardonné la déportation massive des gens des vallées de la Meurthe et du Rabodeau », précise Hubert Bernard, qui a suivi le procès d’assises et connaissait bien Christian Didier. Dans les propos de l’ancien journaliste, s’écoule entre les lignes une certaine tendresse, en tout cas de l’élégance. « Au procès, un auditeur lui a bondi dessus pour le remercier et le féliciter chaleureusement pour son geste ».Hubert Bernard dit de Christian Didier qu’il était « un mystique » : « quand on parlait avec lui, il ne vous regardait jamais dans les yeux, il regardait le ciel, au-dessus de vous, il fallait lire dans ses pensées. Il poursuivait des chimères, il avait des idées fixes. Il avait écrit un livre au langage inabordable pour le commun des mortels ». Des propos qui tranchent avec le verdict de la presse nationale, assénant que le Vosgien est « un demeuré », « assassin voulant entrer dans l’Histoire ». À son procès, Christian Didier fait lui-même les présentations : «  J’ai toujours navigué sur le plan mental à la lisière des sentiers battus mais je ne suis pas fou. Bousquet, lui, était dingue ». Christian Didier soigne aussi la blessure infligée par un père qui ne l’aimait pas. Il n’en faut pas plus pour qu’il s’identifie « aux juifs massacrés ». Énième offense à apaiser : son échec littéraire. Il peut lire qu’il est un « écrivain raté ». « Je n’aime pas du tout votre livre, c’est du jargon métaphysique », répond sèchement Simone de Beauvoir à l’envoi de son essai. Christian Didier s’engage alors dans l’organisation de coups d’éclat. Il arrache le micro des mains de Georges Marchais à la Fête de l’Huma, fait irruption sur les plateaux de télé en hurlant « achetez mon livre », met le bazar à la cérémonie des Molières, se fait passer pour un urologue pour approcher Klaus Barbie, en vain, emprisonné à Lyon : « Je voulais juste lui mettre une balle dans chaque genou et puis lui dire « t’as le bonjour de Jean Moulin » ». Illuminé, borderline ou simplement mystique, il est certainement porteur d’une haine sincère des nazis. De nombreux anciens déportés lui sont reconnaissants. Hubert Bernard : « Au procès, un auditeur lui a bondi dessus pour le remercier et le féliciter chaleureusement pour son geste » ; tandis qu’à Saint-Dié la municipalité votait une motion en sa faveur, un comité de soutien était bâti et des témoins de moralité réunis par son jeune avocat, Arnaud Montebourg. « Il a eu un regret tardif et capital, c’est d’avoir empêché un procès au bénéfice de l’Histoire », souligne Hubert Bernard. Christian Didier, qui fut aussi chauffeur de limousine et avait notamment conduit Dali, était un fantastique personnage de roman, à défaut d’être un bon écrivain. À sa sortie de prison, probablement aurait-il connu un succès de librairie s’il avait repris la plume et disserté sur les quatre balles expédiées à Bousquet. Il avait préféré se taire. Hubert Bernard : « Quand il est rentré à Saint-Dié, il fréquentait la cathédrale. Il avait une foi intérieure, peut-être… ».

(1) Thomas Wieder, Le Monde, 5 mai 2011(2) 983-1002
(2) Auteure d’une biographie de René Bousquet, Fayard, 1994