Nancéien, François Creusot est journaliste. Comme beaucoup, il a été profondément atteint par les attentats de janvier. Comme beaucoup, il s’est senti meurtri. Car on a non seulement attenté à la vie de ses concitoyens, de ses égaux, de ses confrères, mais on a aussi porté atteinte à leur droit d’exprimer leurs opinions et d’exercer leur métier librement.

François-Creusot (© DR)Charlie Hebdo, c’était pour lui « un rêve de gosse » et un « mythe [qu’il avait] touché du doigt » en 2008, quand il avait fait un stage de quelques semaines dans ce qu’il considérait comme un « temple sacré de la liberté d’expression ». À l’époque, l’hebdomadaire satirique traversait une énième crise : après l’affaire des caricatures, portée devant les tribunaux dont il était sorti victorieux, il y avait eu l’affaire Siné. Un épisode qui montre à quel point, même parmi ses plus fervents défenseurs, la liberté d’expression est un concept qui fait en permanence débat… Ce qu’il a retenu de ce court moment passé aux côtés des dessinateurs et journalistes de la rédaction, c’est leur lucidité, leur recherche de clairvoyance, leurs questionnements permanents. « C’était un endroit où on transposait l’intelligence en dessins, explique-t-il. Jamais je n’ai vu de haine, de mépris ou d’islamophobie dans ce qu’ils disaient ou faisaient comme j’ai pu l’entendre. Tout ce qu’ils cherchaient à faire, derrière leur humour de sale gosse, c’est éveiller, faire réfléchir et en faisant rire ! Car quand on combat le racisme, l’intolérance et l’obscurantisme, si l’on ne rit pas… On pleure. »

Et s’il a pleuré, comme nombre de gens, le 7 janvier dernier, c’est « l’après » sur lequel il s’interroge : « Il est terriblement ironique de se dire que ce journal, qui claquait à petits feux il y a deux mois, ait pu provoquer un tel élan en faveur de la liberté d’expression. » Selon lui, les manifs, la ruée sur Charlie Hebdo, les discussions à bâtons rompus, l’interrogation permanente autour de la liberté de la presse, la liberté d’expression, ses corollaires et ceux qui s’en sentent exclus, c’est précisément ça, « l’esprit Charlie ».

« Il n’est plus temps d’affirmer qu’on est Charlie ou non, il est temps d’agir selon sa conscience et sa marge de manœuvre » 

La photo avec Sarkozy, Orban, le président du Sénégal et compagnie, « personne n’est dupe », car Charlie était parmi leurs plus gros « poils à gratter ». La véritable question aujourd’hui, dans ce qu’il considère comme un moment charnière de la démocratie française, réside dans la manière dont se pose le débat : liberté pour qui ? Pour quoi ? Et surtout comment ? À l’heure où Charlie est soudainement devenue l’affaire de tous…

Alors que l’on brandit la liberté d’expression comme un étendard, « nous devons respecter ceux qui ne se sentent pas Charlie ». Rappelant à ceux dont la mémoire semble bien courte combien Charlie était aussi peu lu que peu apprécié de bien de ses détracteurs, il dit clairement « préférer ceux qui pensent différemment et ont le courage de l’exprimer que les hypocrites qui se disent « Charlie » », en se réclamant de la peine de mort, de lois liberticides et qui se réfugient dans le populisme et la haine de l’autre.

« Il y a quelques jours, la mosquée de Pont-à-Mousson a été taggée « Je suis Charlie ». C’est le comble du non-sens ! Aller tagger ça là, c’est presque être aussi con que les gens qui tenaient les kalachs ! » explose-t-il. Ce qu’il constate à présent, c’est que les Musulmans se perçoivent comme des « citoyens de seconde zone » et que cet attentat accentue encore cet effet pervers d’une laïcité mal appliquée. « Ce n’est pas aux Musulmans de prouver qu’ils sont de gentils croyants et d’ouvrir leurs bras en disant benoîtement « Je suis Charlie », c’est à la République d’ouvrir ses bras et de s’interroger sur ses échecs, sur ce qui a pu amener les frères Kouachi et Coulibaly à n’avoir d’autre moyen d’expression que le sang. » Constatant non sans amertume qu’on protégeait les synagogues en omettant de protéger les mosquées au soir des attentats alors que chacun savait que des ratonnades et des profanations auraient lieu, François espère que le véritable « esprit Charlie », celui qui consiste à rejeter et à moquer l’obscurantisme, la violence et la bêtise, persistera.

Et jouer les hygiénistes intellectuels, même au nom de la liberté d’expression et de la laïcité dans ce marasme est tout aussi vain. Aujourd’hui, il est temps de discuter, il est temps de retourner acheter les journaux, car laisser la presse crever quand tout le monde n’a que les mots « liberté d’expression » à la bouche est d’une ironie confondante. Aujourd’hui il est temps de réfléchir à la liberté, la sienne, celle de ses alter ego comme à ce que l’on peut tolérer et ce qu’on ne peut pas tolérer. « Il n’est plus temps d’affirmer qu’on est Charlie ou non, il est temps d’agir selon sa conscience et sa marge de manœuvre », propose François.