Le peintre et illustrateur messin Vadim Korniloff réalise avec Une Journée chez Oblomov sa première bande-dessinée, inspirée du mythique roman d’Ivan Gontcharov et de son anti-héros inadapté à la vie moderne mais non dénué de sagesse.

Lorsque nous avons rencontré pour la première fois Vadim Korniloff au sein de son appartement/atelier à Metz, encombré de dessins et de toiles des formats les plus divers, emplis de personnages aux visages tristes, pensifs, rigolards, aux membres effilés qui se contorsionnent, l’artiste nous confiait : « se renouveler dans un carré blanc, c’est une vraie contrainte. » Peut-être un peu masochiste, Vadim s’est attelé à la réalisation de sa première bande-dessinée : autrement dit, des centaines de carrés blancs à dessiner et à mettre en ordre de marche pour composer un rythme, qualité indispensable dans cet art séquentiel. « J’ai découvert que c’était un travail difficile, très laborieux, raconte Vadim. Mais j’avais envie de me renouveler, de faire un pas de côté par rapport à la peinture, et j’ai pensé que mon style expressif pouvait donner une forme narrative à mes dessins. » On qualifie souvent d’expressionniste son trait rappelant Otto Dix, Egon Schiele ou de manière plus lointaine à Francis Bacon. En tout cas, ses figures humaines omniprésentes, qui semblent comme trop contenues entre les limites de la toile, conviennent parfaitement au personnage qu’il a choisi de mettre en scène.

Son choix se tournera, « par humilité », vers l’adaptation d’un récit existant : Oblomov, écrit en 1859 par Ivan Gontcharov. Encensé par Tolstoï et Dostoïevski, l’ouvrage rencontrera un grand succès en Russie au point de donner naissance à un terme entré dans le langage courant : l’oblomovisme, un état d’apathie nostalgique qui empêche toute initiative. Le récit nous présente en effet un jeune noble installé à Saint-Pétersbourg, incapable de s’extirper de son divan et de prendre la moindre décision malgré les injonctions de son serviteur Zakhar : autant de « malheurs » pour cet aristocrate désargenté tendant à la déprime. « Il incarne cette classe noble qui en Russie, au milieu du XIXe siècle, n’a pas pris le virage de la modernité, explique Vadim. Je me suis concentré sur le début du roman, où Oblomov est visité par des amis, connaissances et profiteurs divers : c’est en fait toute la société qui défile devant lui. » Perçu tantôt comme une satire d’une noblesse russe oisive, tantôt comme un éloge émouvant de la Russie d’antan, Oblomov voit se succéder dans ses premières pages les caricatures du noble élégant vivant avec son temps, du fonctionnaire surmené, de l’écrivain hyperactif, du pique-assiette… autant de de modes de vie qui horrifient Oblomov. « Il incarne une forme de résistance par la paresse à une modernité très dure et survoltée : c’est Platon en peignoir ! » formule l’auteur.

Drôle et tragique à la fois, Une Journée chez Oblomov est constitué d’une série de dessins tracés à la plume, la couleur ne faisant son apparition que dans « des rêves en Technicolor » dans lesquels le personnage rêve d’idylle ou se remémore sa jeunesse heureuse à la campagne. Plus roman graphique que bande-dessinée, le texte s’y inscrit au bas des cases, le tout tracé à la main, ce qui donne à l’ensemble un aspect très manuel et vivant, l’esthétique un peu tordue et de guingois collant parfaitement à l’identité des personnages et à l’appartement d’Oblomov, unique décor de l’histoire, rappelant un huis-clos théâtral. Avant l’épilogue qui résumera la suite et la fin de la vie d’Oblomov, Vadim Korniloff nous invite, avec un sens du rythme efficace, à plonger le temps d’une journée dans la vie et les songes d’un personnage dont l’étymologie du nom évoque un homme « brisé » ou « incomplet ». « Il ne vit pas au bon endroit ni à la bonne époque, indique Vadim. Oblomov reste bourré de contradictions mais est surtout à la recherche d’émotions et d’authenticité : on se demande si au fond ce n’est pas lui le vrai raisonnable. »

Une Journée chez Oblomov
de Vadim Korniloff,
chez Y.I.L. Édition
www.yil-edition.com