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À l’image de la « Nuit des paras » qui avait semé le chaos et la mort à travers Metz, la guerre d’Algérie a profondément marqué la Lorraine. Une tragédie longtemps entourée d’un silence que combattent, au nom du devoir de mémoire, le collectif « Juillet 61 » et l’historien Lucas Hardt.

Historien franco-allemand (français par sa mère, allemand par son père), Lucas Hardt est aujourd’hui enseignant-chercheur à l’université de Hagen, dans la Ruhr, près de Dortmund, après avoir dirigé le groupe de travail Espaces et violences au centre Marc-Bloch de Berlin, dans le cadre du réseau franco-allemand en sciences humaines et sociales. Étudiant, à Trèves, il avait consacré son sujet de master aux Algériens de Longwy pendant la guerre d’indépendance algérienne, avant d’étendre la question dans le temps et dans l’espace pour sa thèse de doctorat, soutenue en 2017 et intitulée Entre fronts et espaces. Des migrants algériens en zone frontalière lorraine (1945-1962).

Les recherches de Lucas Hardt l’ont amené à ce constat : « S’il n’est pas compliqué d’accéder aux archives, il est en revanche beaucoup plus difficile de recueillir des témoignages. Déjà parce que de nombreux témoins sont aujourd’hui décédés. Ensuite parce que plusieurs de ceux qui sont encore vivants ne veulent pas parler ou, quand ils répondent à mes questions, je ressens des tensions, des non-dits ou des propos très politisés. Enfin, auprès des générations suivantes, il y a carrément une ignorance du sujet, comme s’il n’avait jamais été évoqué en famille. Parfois, les enfants en savent un peu, les petits-enfants rien du tout ! »

C’est là que le travail de Lucas Hardt nourrit celui du collectif Juillet 61, fondé à Metz en 2016. Le but de ce collectif, fort d’une dizaine de personnes : « Engager un véritable travail de mémoire et de connaissance sur la période, notamment sur ses implications mosellanes et lorraines. Nous voulons contribuer à la réconciliation de ces mémoires parfois heurtées, dans un climat apaisé, sans haine, souligne Sélima Saadi, membre du collectif. L’idée est de faire disparaître les éventuelles frustrations, les rancœurs, et permettre ainsi aux historiens de travailler sereinement. »

Le collectif Juillet 61 a notamment permis de faire connaître un épisode tragique, méconnu des Messins d’aujourd’hui, parfois enfoui dans la mémoire des Messins d’hier, et occulté des livres d’histoire : dans la nuit du 23 au 24 juillet 1961, à la suite d’une altercation dans un dancing de la rue de Pont-à-Mousson, à Montigny-lès-Metz, près de 300 soldats du 1er Régiment de chasseurs parachutistes engagent une chasse à l’homme qui cible les Maghrébins de la ville, dans les bars et en pleine rue, notamment dans le quartier de la gare, au Pontiffroy et Outre-Seille. Le bilan officiel de « la Nuit des paras » fait état de 4 morts et 28 blessés, mais reste sujet à caution. « La traque, ses précédents ainsi que ses conséquences démontrent, plus qu’aucun autre événement, que des logiques de la guerre coloniale étaient à l’œuvre en Lorraine », écrit Lucas Hardt dans un article fouillé sur le sujet, consultable sur le site Histoire@Politique.

Quand les guerriers de l’Algérie française arrivaient en Lorraine. Le 1er Régiment de chasseurs parachutistes de Metz 
En ligne sur www.histoire-politique.fr

De Blida à Bliiida

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En bordure de Moselle, à une douzaine de minutes à pied de la cathédrale, l’avenue de Blida a jadis abrité l’entrepôt des bus du réseau de transports en commun, où se développe aujourd’hui Bliiida avec trois « i », pour « inspiration, innovation et intelligence collective », un site dédié à la création artistique et numérique. L’avenue de Blida est plus tristement célèbre pour avoir souvent servi de point de ralliement à des exilés en quête de refuge et de titre de séjour, entassés là dans des campements de fortune. Ce que les Messins savent moins, c’est que cette artère doit son nom à une ville située à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, jumelée avec Metz de 1956 à 1962. Le vendredi 5 juillet, à partir de 19 h, le collectif Juillet 61 propose un colloque sur ce jumelage, intitulé « Metz-Blida, d’hier à aujourd’hui, une histoire pour demain ? ». Censé permettre un rapprochement des sociétés française et algérienne, ce parrainage (on ne parlait pas encore de jumelage) s’est concrétisé, outre le nom donné à une rue de Metz, par la venue en Lorraine de nombreux scolaires blidéens. À Blida, où la préoccupation était alors « au maintien de l’ordre » ou, c’est selon, aux combats pour l’indépendance, cette proximité ne s’est guère matérialisée. Les échanges ont pris fin en 1962, quand l’Algérie a cessé d’être française…

Plus d’informations sur la page Facebook : @collectifjuillet61