© Jacques Callot (1592-1635), le pillage et l’incendie d’un village, 1633, gravure/ Alamy / Droits réservés

par Marc Houver

Au dix-septième siècle, à partir d’un foyer de conflit religieux né en Allemagne, une grande partie de l’Europe centrale s’embrase durantt trois décennies. De 1618 à 1648, de nombreux massacres militaires et civils sont perpétrés au cours d’une guerre meurtrière qui oppose Protestants et catholiques. Ce premier grand conflit des temps modernes, où s’affrontent féodalité et absolutisme déchire tout le Saint Empire romain germanique et poser les bases d’une Europe nouvelle.

Les plus grands événements de l’histoire de l’humanité ont été parfois déclenchés par des incidents d’apparence insignifiante. Il en est ainsi de la guerre de Trente ans. Elle débute le 23 mai 1618, par une obscure querelle digne d’un fait divers : la défenestration de Prague (1).

Au cours de cette journée particulière, les citoyens protestants de cette belle ville de Bohême, témoignent de leur mécontentement d’une manière pour le moins expéditive, en jetant deux catholiques, représentants du pouvoir, Wilhelm Slavata et Jaroslav von Martinic, par la fenêtre du troisième étage du château royal. Un acte au final sans gravité, car les deux hommes s’en sortent presque indemnes. Aux dires des Protestants, c’est un tas de fumier qui aurait amorti la chute des deux malheureux. Selon les Catholiques, ils doivent leur vie sauve à la grâce d’une intervention divine. Des anges auraient en effet miraculeusement rattrapé les intéressés au vol, avant de les reposer avec délicatesse sur le sol.   

Plus que l’anecdote elle-même, c’est la raison pour laquelle on a pu en arriver à une telle extrémité et les conséquences de cet acte qui interrogent. L’ire des protestants a été provoquée par la fermeture de lieux de culte par le roi Matthias 1er de Habsbourg. Une décision inacceptable pour les membres de l’église réformée, car depuis la promulgation de la Lettre de majesté en 1609, un édit du roi de Bohême, l’empereur Rodolphe II, les Protestants ont la garantie d’exercer librement leur culte. 

La peur gagne les esprits et les Protestants redoutent que ce ne soit là que le début de nombreuses persécutions à leur encontre. Leurs craintes sont d’autant plus fondées que Ferdinand de Styrie, choisi par son cousin Matthias 1er pour lui succéder, entend bien lutter avec force pour imposer la Contre-réforme. Il veut s’inscrire dans le mouvement initié par l’Église catholique romaine. Ce catholique ardent n’a, en effet, que faire de la paix d’Augsbourg conclue un demi-siècle plus tôt, le 25 septembre 1555, par Charles Quint et qui établit le principe tel prince, telle religion(2). Les Protestants sont effrayés à l’idée que cette disposition de paix civile ne se retourne contre eux, car lorsque Ferdinand sera élu empereur il deviendra par la même occasion roi de Bohême. 

Pour faire barrage à ce dernier, les Protestants font appel à l’Union armée dirigée par le prince calviniste Frédéric V et l’élisent roi le 26 août 1619. Une façon d’afficher leurs préventions à l’égard de celui qui devient empereur, sous le nom de Ferdinand II, le 28 août 1619. Dès lors qu’il y a deux rois de Bohême, la tension religieuse est à son comble et toutes les conditions sont réunies pour une conflagration armée. Les deux camps, dont les orientations politiques sont, d’abord, uniquement déterminées par des considérations théologiques, fourbissent leurs armes. 

Ce sont les Protestants qui entament les combats par une retentissante défaite, à la Montagne Blanche, le 8 novembre 1620. Près de cinquante mille hommes s’affontent de manière sanglante, pendant deux heures seulement, le temps nécessaire pour le comte de Tilly, à la tête de la Ligue catholique, de mettre, par son génie tactique, les Protestants en déroute. Frédéric V se trouve, de fait, banni de l’empire et contraint de se réfugier dans les Provinces-Unies. Par ailleurs, la Lettre de majesté est annulée et tous les rebelles exécutés. La couronne royale de Bohême revient alors, de manière héréditaire, à la famille des Habsbourg. 

La guerre se déplace désormais dans les régions qui bordent le Rhin et oppose de 1621 à 1623, les princes protestants allemands et l’armée de Tilly. C’est ce dernier qui parvient à s’imposer, permettant ainsi au sud et à l’ouest de l’Allemagne de rester catholiques. Mais derrière l’habillage religieux du conflit, se profilent désormais des enjeux bien plus larges, ceux de la conquête de l’Europe et de l’affrontement entre féodalité et absolutisme, à travers un subtil jeu d’alliances. 

Christian IV, roi du Danemark est sans doute le premier à le comprendre. Sous prétexte de venir au secours de ses coreligionnaires luthériens et calvinistes, il ne tarde pas à s’emparer de cette opportunité pour agrandir ses possessions en Allemagne du nord. Il profite du soutien financier opportuniste du roi de France, Louis XIII, soutenu en cela par le cardinal de Richelieu. La « fille ainée de l’Église » a compris son intérêt à affaiblir les Habsbourg, éternels ennemis des rois de France et est prête à payer pour cela. Mais tout ne se déroule pas comme prévu et les troupes de Christian IV sont défaites par les Catholiques conduits par Tilly et Albrecht von Wallenstein, condottiere et immense chef de guerre, au service de l’empereur Ferdinand II. Le Danemark est contraint d’accepter la paix de Lübeck en mai 1629.

La Suède, dont le roi Gustave II Adolphe est luthérien, inquiète des succès catholiques en Allemagne du nord, lorgne dans le même temps sur la mer Baltique. Forte de l’aide financière de la France, les troupes du roi débarquent en Poméranie en 1631. Elles étrillent les armées catholiques de Tilly et dévastent la Franconie, l’Alsace, la Lorraine et la vallée du Rhin. Il faut à nouveau l’intervention de Wallenstein pour permettre aux Catholiques de reprendre l’offensive et s’imposer à Ratisbonne et à Nördlingen en 1634. 

Voilà qui sonne la défaite des grands alliés européens de la France et oblige cette dernière à intervenir désormais directement dans le conflit pour contraindre les Espagnols à la paix. De 1635 à 1648, vont ainsi se succéder nombre de batailles, victorieuses ou non, qui vont toutes dévaster et appauvrir les territoires. Partout ce n’est que misère et désolation. Au final, l’Espagne est écrasée en août 1648, à Lens, par le prince de Condé. Les négociations de paix, entamées cinq ans plus tôt, mettent fin à cette guerre d’empires et se soldent enfin par les traités de Westphalie qui figent la carte d’une Europe nouvelle. 

L’Empereur est contraint de renoncer à imposer ses vues en Allemagne. L’Allemagne, exsangue, est morcelée en plus de trois cents principautés et villes indépendantes. La France devient propriétaire des trois évêchés de Metz, Toul et Verdun et annexe l’Alsace. La Suède est autorisée à s’étendre sur les territoires allemands de la Baltique. Les Provinces-Unies deviennent indépendantes de l’Espagne et la Suisse des Habsbourg d’Autriche.

C’est une Europe ravagée et dépeuplée qui aborde la seconde partie du 17siècle. Avec deux millions de combattants tués dans les affrontements et trois millions de civils morts des conséquences de trois décennies de guerre, le Saint-Empire perd entre vingt-cinq et trente pour cent de sa population. Seule la France sort gagnante de ce long conflit aux allures particulières. Elle va pouvoir affirmer son hégémonie européenne sous le règne de Louis XIV, le Roi-Soleil. 

(1) Parfois aussi appelée seconde défenestration de Prague, en référence à celle du 30 juillet 1419, au cours de laquelle les membres de l’Église hussite (ancêtre de l’Église réformée) jettent sept échevins catholiques par la fenêtre sur des lances pointées en l’air.  
(2) Cujus regio, ejus religio, parfois traduit par tel prince, telle religion : principe politique selon lequel la religion d’un peuple devait être celle de son souverain. Il ne restait qu’à celui qui n’acceptait pas ce principe de s’exiler dans une autre province correspondant à sa propre religion.

Une guerre de mercenaires

Abstraction faite de la Russie et de l’Angleterre, toutes les principales puissances européennes ont participé directement à la guerre de Trente ans. Mais les militaires appelés à se battre n’étaient en général pas des membres d’une armée régulière. Ils étaient très largement des mercenaires, c’est à dire des combattants étrangers aux parties en conflit, motivés exclusivement par l’appât du gain. Les armées de mercenaires sont ainsi le lot de nations disposant de moyens financiers importants car les mercenaires étaient largement mieux rémunérés que leurs homologues des armées régulières. Ils diffèrent également de ces derniers par leurs méthodes, basées sur la ruse, la surprise et la félonie. Ils ne se retrouvent quasiment jamais dans les assauts frontaux. 


La Lorraine meurtrie

En Lorraine, la guerre de Trente ans prit le nom de « guerre des Suédois », en référence aux exactions commises par ces derniers durant ce conflit sanglant. Plus de cinquante pour cent de la population, soit près de 250 000 hommes, femmes et enfants, a été exterminée par l’artillerie et la soldatesque françaises, les mercenaires suédois rémunérés par la France, la famine et la peste. Plusieurs dizaines de villages furent rasés de la carte, laissant le sol lorrain comme un immense cimetière. Le cardinal de Richelieu, qui détestait particulièrement la Lorraine, s’était fixé comme objectif de détruire toutes les places fortes du duché de Lorraine. Un passage sombre de l’histoire régionale largement oblitéré des mémoires. Si ce n’est peut-être à travers une confrérie encore bien vivace dans la Moselle nord, à Yutz, la Confrérie Saint-Nicolas, née en 1650 et destinée à secourir les nombreux démunis à travers la reconstruction de leurs maisons.