par Sylvain Villaume

 

Quel point commun entre la comtesse de Ségur, Benito Mussolini, Diego Maradona ou François Mitterrand ? A priori, aucun. Sauf que France Culture les réunit sous la bannière de ses Grandes traversées, séries documentaires aussi instructives que passionnantes, à retrouver en podcast pour celles et ceux à qui elles auraient échappé cet été.

C’était un samedi, en fin de matinée – plus très loin de l’apéro, en quelque sorte – quand il s’agit d’accommoder les bons produits rapportés un peu plus tôt du marché : juillet basculait vers août, un juillet tout pluvieux, mais quand même pas assez moche pour nous priver du bonheur d’écosser les petits pois du maraîcher – du bonheur de les manger, aussi, bien sûr. Un samedi voulu comme studieux : femme et enfant en vacances, du travail par-dessus la tête mais, tout de même, une escale en cuisine pour se donner du courage. Et là, c’est le drame : se souvenir d’avoir entendu, un peu plus tôt dans la semaine, les bribes d’un portrait de Mussolini sur France Culture.

Mussolini Grande traversée France Culture

© Illustrations : Philippe Lorin

Il faut ici déjà digresser, et élever une statue à l’inventeur du podcast, ou radio à la demande, en tout cas au génie qui a posé les conditions de cette trouvaille technologique et vitale en élaborant le flux RSS (pour really simple syndication) – ils sont sûrement plusieurs, puisqu’aucun nom n’apparaît à la postérité. Donc, petits pois en main, va pour écouter le premier épisode de Mussolini, un portrait, titre que la bien nommée Grande traversée a sobrement donné à sa série sur le dictateur italien. Les quatre autres seront avalés d’une traite, dans la foulée, et la jardinière de légumes en même temps. Au total donc, cinq fois cinquante-huit minutes à rester scotché au transistor. Non, pardon : à l’enceinte portative relayée par connexion bluetooth au téléphone portable doté de l’application Radio France. Et d’aucuns voudraient nous faire croire que c’était mieux avant, avant l’invention du podcast, du téléphone portable, de la connexion bluetooth et de l’application Radio France ? Pff, n’importe quoi !

De toute façon, à qui faire croire que c’était mieux avant, sous Mussolini par exemple ? Quelques nostalgiques d’un temps qu’ils n’ont pas connu s’y hasardent bien, à qui l’historien italien Francesco Filippi oppose un contre-argumentaire imparable, précis et documenté, édité en France par La librairie Vuibert, sous le titre Y a-t-il de bons dictateurs ?, moins percutant que la version originale, Mussolini ha fatto anche cose buone. Le idiozie che continuaono a circulare sul fascismo : Mussolini a aussi fait de bonnes choses. Les absurdités qui continuent à circuler sur le fascisme. Pour s’attaquer à l’ample sujet mussolinien, Simonetta Greggio a choisi quant à elle de commencer par la fin : l’exécution du dictateur déchu, fusillé au coin d’une rue, le 28 avril 1945 près du lac de Côme, puis son lynchage public quelques jours plus tard sur une place de Milan. « Mussolini meurt comme il a vécu : dans la violence. » Cette fin brutale sert à décrire la trajectoire « scélérate » de l’homme puis du dictateur, son rapport au pouvoir, mais aussi à sa famille et à son peuple. Le premier volet se termine d’ailleurs par cette citation éloquente de Mussolini : « Gouverner les Italiens ? Ce n’est pas impossible, c’est inutile. »

Tout, dans cette série, captive et passionne, à commencer par le jeu de l’acteur prêtant aujourd’hui sa voix au dictateur, Gianfranco Poddighe, jusqu’au morceau choisi pour le générique de fin, l’entêtant Se bruciasse la città, de Massimo Ranieiri. Le rythme des témoignages, leur diversité, l’alternance entre propos d’aujourd’hui et archives d’époque ajoutent à la dimension instructive sans être rébarbative d’une émission où les intervenants sont de tout premier choix, comme Lorenzo Pavolini, petit-fils du ministre de la culture de Mussolini, Antonio Scurati, auteur d’une trilogie romancée époustouflante sur le Duce, traduite en France aux éditions des Arènes, qui vient d’en publier le deuxième tome, ou encore Giulia Albanese historienne et universitaire vénitienne.

Mitterrand Grande traversée France Culture illustration

© Illustrations : Philippe Lorin

Dans la même veine que ce portrait de Mussolini, citons d’autres grandes traversées estivales. Diego Maradona, un enfant de la balle, dans laquelle Michel Pomarède retrace les vies multiples et l’œuvre contrastée du footballeur argentin décédé en novembre 2020, parvenant avec ses témoins à décrire avec brio « la trajectoire d’un homme tragique. » Mais aussi François Mitterrand, un mythe français, une exploration des contradictions, des prouesses et des déceptions contenues dans la conquête et l’exercice du pouvoir par « le monarque républicain. » Louise Michel, femme tempête, comme Gisèle Halimi, la fauteuse de troubles, racontent aussi différentes époques de combats et de conquêtes pour les droits des femmes. C’est un peu le vice et la vertu du podcast de nous entraîner sur des chemins de traverse, ou de la connaissance et de la distraction, de frapper l’imagination autant que la curiosité : cette grande traversée nous a même valu de passer des bouts d’été avec John Le Carré et avec la comtesse de Ségur. Grande traversée, grand écart, ne reste plus qu’à trouver le temps.

Grande traversée séries documentaires de 5 x 58 minutes chacune

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