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La reine Victoria (1819-1901) incarne à elle seule le 19e siècle d’un Royaume-Uni triomphant. À la fois accompagnatrice et guide d’une ère de prospérité économique et de basculement politique, au cours d’un règne d’un peu plus de soixante-trois ans, elle a su solidifier les bases d’une monarchie constitutionnelle qui bénéficie, aujourd’hui encore, d’une grande stabilité.

Les plus hautes destinées, ne sont pas toujours le fruit d’une intervention de fées bienveillantes penchées sur un berceau. Il arrive au hasard de mettre en responsabilité des personnalités capables de les assumer, simplement parce qu’elles en ont l’étoffe. Alexandrina Victoria, entre indéniablement dans cette catégorie.

Lorsqu’elle voit le jour en ce lundi 24 mai 1819, au palais de Kensington, rien ne prédestine ce surgeon de la dynastie des Hanovre, à devenir un jour reine. La fille unique d’Edouard-Auguste de Kent et de Victoria de Saxe-Cobourg-Saalfeld, n’est que cinquième dans l’ordre de succession au trône. Il faudrait vraiment un concours de circonstances très particulier, pour que celle dont les premières années de vie constituent, aux dires même de l’intéressée, une « triste enfance », placée sous la férule d’une mère aimante, protectrice et autoritaire, puisse accéder au trône

Les décès successifs, à moins d’une semaine d’intervalle, en 1820, du grand-père et du père de Victoria, puis la disparition, dix ans plus tard, de son oncle, George IV, vont venir bouleverser l’ordre des choses. La jeune femme se retrouve projetée en situation d’héritière présomptive du dernier oncle encore en vie, le roi Guillaume IV. Compte tenu du jeune âge de l’intéressée, le « regency act » doit permettre à la mère de Victoria d’assurer la régence, dans l’éventualité où le roi viendrait à mourir avant la majorité de sa fille. Une précaution bien inutile, car Victoria fête ses dix-huit ans un mois avant le décès du roi, éloignant, de fait, le spectre d’une régence politiquement instable.

C’est dans un contexte difficile, que la jeune fille va entrer de plain-pied dans sa mission de reine du Royaume-Uni. En 1837, le prestige de la monarchie britannique est au plus bas. Les Les Anglais admirent cette reine au jingoïsme affiché, dont ils partagent l’état d’esprit teinté de chauvinisme et de bellicisme.prédécesseurs de la très jeune reine ont, chacun à leur façon, par des comportements dévoyés et des attitudes ambiguës, contribué à dévaloriser la Couronne, jusqu’à en minimiser l’influence. Il faut faire face à un désamour profond. Une tâche d’autant plus ardue, que la loi salique(1)qui écarte les femmes de la succession du trône du royaume de Hanovre avec lequel le Royaume-Uni est en union personnelle, a fait de son oncle, l’impopulaire duc de Cumberland et Teviotdale, le nouveau roi Ernest-Auguste 1er de Hanovre.

Le tempérament vif et volontaire de la jeune femme, associé à une éducation empreinte d’évangélisme et d’un sens inaltérable du devoir, vont s’avérer fort utiles pour regagner le cœur des sujets de sa majesté. Elle choisit de remplir sa fonction avec justesse, dans le strict respect de la loi morale et des règles de décence et de respectabilité. Son sens du service de l’État, la rend soucieuse d’assumer ses pouvoirs régaliens et de gouverner autant que la Monarchie constitutionnelle le lui permet. Ses facultés de séduction, alliant jeunesse et grâce, suffisent à faire le reste. Ce qui n’empêchera pas plusieurs tentatives d’attentats contre elle, toutes restées sans conséquence, entre 1842 et 1860.

Pour sceller définitivement ce pacte avec le peuple et la moralité, elle contracte un mariage d’amour avec son cousin, Albert de Saxe-Cobourg-et-Gotha. De cette union sincère et stable, naissent neuf enfants. C’est beaucoup. Trop à son goût. Mais elle sait que les classes moyennes et populaires se reconnaissent dans ce couple uni, vertueux et fécond. Les pensées et le comportement de la reine épousent parfaitement les vues de ses sujets. Ensemble, ils incarnent les vertus de cet âge bourgeois qu’est le dix-neuvième siècle, fait de travail, d’ordre et de puritanisme. C’est la rencontre entre un peuple et une reine, en une époque où il n’existe ni sondages d’opinion ni média de masse qui permettraient une relation directe et calculée.

Ne manquent que la connaissance des subtilités de l’art politique pour devenir un monarque accompli. Le premier ministre, lord Melbourne et, dans une moindre mesure, Léopold 1er de Belgique, parrain de la reine, vont tenir ce difficile mais néanmoins indispensable “second rôle“ de mentor, dont ont immanquablement besoin ceux qui aspirent à assumer le pouvoir. Ils vont lui apprendre à se mouvoir entre les Whigs (parti libéral favorable aux Hanovre) et les Tories (parti conservateur).

Sa sympathie affichée va aux libéraux, de manière aussi excessive qu’appuyée. Au point de déclencher en 1839, « l’affaire des dames d’honneur(2) », interdisant ces dernières d’accès à la maison de la reine. La reine Victoria va même jusqu’à s’opposer à la formation d’un gouvernement conservateur, permettant à Melbourne de redevenir premier Ministre. Autant d’actes qui démontrent que la reine n’entend pas tenir un rôle de second plan.

Son intervention dans la sphère politique est totale. Elle aime le pouvoir et en assume avec enthousiasme les conséquences. En matière de politique étrangère surtout, qu’elle contrôle de près, en annotant toutes les dépêches du Secrétaire d’État au foreign office(3). Les Anglais admirent cette reine au jingoïsme affiché, dont ils partagent l’état d’esprit teinté de chauvinisme et de bellicisme. Elle intervient aussi dans la politique intérieure, en nommant seule aux postes dépendant de la Couronne, dans l’armée, l’Église ou à la chambre des Lords, ou en n’hésitant pas à afficher C’est une reine au firmament de sa grandeur que la mort vient chercher.clairement son opinion quant aux nominations relevant des prérogatives propres du premier Ministre. Tous les premiers Ministres qui vont se succéder durant son règne, savent qu’ils doivent compter avec elle, a fortiori lorsqu’ils savent ne pouvoir compter sur elle.

Un drame personnel va toutefois venir obscurcir un horizon parfaitement dégagé. En 1861, le prince consort Albert, meurt brusquement. La reine perd en cet instant un amour, mais aussi un confident et un conseiller avisé, aux avis nuancés et modérés. Elle en est inconsolable et décide de porter le deuil jusqu’à la fin de sa vie. Ce veuvage va devenir un enfermement. Elle fuit la société et les futilités frivoles de la capitale londonienne. Elle lui préfère la rusticité austère des Highlands et du château de Balmoral.

Mais disparaitre des salons, ne signifie pas se couper du pouvoir, quand bien même, à ne pas occuper suffisamment la place, on risque de s’exposer à un étiolement de son prestige. La reine Victoria entend bien prouver que le service de l’État peut se passer des mondanités, même dans une nation qui est en cet époque, l’atelier du monde industriel et le centre névralgique du commerce international. Elle craint par ailleurs que le républicanisme, ce nouveau mouvement qui tend à se développer n’occupe ce vide relatif laissé par la souveraine. Elle mène, dès lors, une action en profondeur afin de ne jamais être marginalisée. Le premier Ministre conservateur Disraeli, clan auquel elle s’est désormais ralliée, ne s’y trompe pas, et fait voter en 1876, une loi permettant à la reine du Royaume-Uni de devenir également Impératrice des Indes.

Un autre malheur intime va conforter la remontée du prestige royal : la maladie grave du prince de Galles(4), qui va provoquer un élan d’émotion salvateur. Les célébrations respectives, en 1887 et en 1897, avec faste, des jubilés d’or et de diamant, à l’occasion des cinquante et des soixante ans de règne, en sont le témoignage tangible. Le pays et l’empire dans sa totalité, affichent leur dévotion à une reine qui, dans tout l’éclat de sa grandeur, entend bien poursuivre sa tâche jusqu’à sa mort, faisant ou défaisant les premiers ministres.

La « grand-mère de l’Europe », à la silhouette replète et inélégante, n’aura cure de l’affaiblissement physique et ira jusqu’au bout de sa mission, malgré la guerre des Boers, la montée des concurrences économiques et la naissance du travaillisme. Le 22 janvier 1901 à 18h30, c’est une reine au firmament de sa grandeur que la mort vient chercher, après soixante-trois ans, sept mois et deux jours d’un règne total, plongeant tout l’empire dans le deuil et laissant ses sujets dans une peine non feinte.

(1) Salique : relatif aux Francs saliens, ancien peuple germanique, constitutif de la ligue des Francs, vivant à l’Est, à la proximité de l’embouchure du Rhin. L’adjectif a donné son nom à la loi salique, code civil et pénal de la législation franque, dont une disposition excluait les femmes de la succession à la terre et dont l’interprétation permettait de les évincer de l’accès à la Couronne.
(2) dite « Bedchamber crisis » 
(3) dénomination anglaise du ministère des affaires étrangères
(4) le futur Edouard VII
(5) in Vers la grande guerre ; comment l’Europe a renoncé à la paix de Margaret MacMillan
(6) Ibid

La reine famine ?

Toujours attentive au sort de son peuple, la reine Victoria, n’a jamais éludé la question irlandaise, se gardant notamment de peser négativement dans la querelle religieuse. Au moment de la grande famine qui sévit sur l’ile de 1845 à 1848, elle n’a pas hésité à faire preuve de sa solidarité personnelle vis à vis des Irlandais. Elle versa notamment 2 000 livres (l’équivalent actuel de 200 000 livres), prélevé sur sa propre fortune, pour aider à lutter contre la disette. Un don qui en suscita de nombreux autres, suite à une lettre adressée par la reine à ses sujets les invitant à faire preuve de la même philanthropie. Elle hérita malgré tout, de manière parfaitement injuste, du désagréable surnom de « the Famine Queen », la reine famine, formule enpruntée à un poème de Maud Gonne.

 

 


L’affaire Dreyfus

Quelle place pour l’affaire Dreyfus, dans une évocation de l’existence de la reine Victoria ? On a peut-être oublié que cette question franco-française a eu, en son temps, un fort retentissement international, très largement relayé par la presse européenne, à l’âge d’or des journaux d’opinion. Rien d’étonnant donc, à ce que la tête couronnée la plus prestigieuse de l’Europe du 19e siècle, s’y soit intéressée de très près. La reine Victoria s’est même passionnée pour cette affaire aux rebondissements multiples, prenant clairement fait et cause pour le capitaine injustement accusé et parlant de « l’horrible et monstrueuse sentence contre le pauvre Dreyfus ». En signe de protestation, elle annulera même ses vacances annuelles dans le sud de la France, incitant beaucoup de ses sujets à l’imiter. Comme le souligne Margaret MacMillan, « L’affaire eut un effet malheureux sur l’opinion britannique, à une époque où les relations entre les deux pays étaient déjà tendues, du fait de l’incident de Fachoda, puis de la guerre des Boers qui éclata en 1899, peu après le résultat insatisfaisant du nouveau procès de Dreyfus. Les Britanniques étaient en général dreyfusards et dans l’ensemble, ils virent l’affaire comme une nouvelle preuve, si besoin était, de la turpitude morale et du caractère peu fiable des Français ».


Reine des 4 coins du monde

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Le nom de la reine Victoria a servi de nom de baptême à de nombreux endroits du monde, témoignages symboliques mais bien réels, du rayonnement britannique, caractéristique principale de son règne. Le patronyme de la souveraine est en quelque sorte devenu, à lui seul, une leçon de géographie. L’intéressée a, en effet, donné son nom à rien moins qu’un État (celui de Victoria dans le sud-est de l’Australie), un désert (le grand désert de Victoria en Australie), une ile (dans l’archipel arctique canadien), une région dans l’antarctique (la terre Victoria), des chutes d’eau (les chutes Victoria du fleuve Zambèze, hautes de 120 mètres), de nombreux lacs (dont le plus grand lac d’Afrique équatoriale, source du Nil blanc). Sans compter les moult caps, baies, pics, montagnes, vallées, ponts et autres places, parcs, jardins, rues, écoles, ou gares… La reine Victoria est sans doute détentrice d’un record mondial en ce domaine et pourrait à ce titre figurer dans le Guiness book.