© Illustration : Philippe Lorin

Johann Wolfgang von Goethe est un monument. De son vivant déjà, il incarnait l’éclat intellectuel allemand, au-delà de son Faust, considéré comme une des œuvres majeures de la littérature mondiale. Goethe vogue dans les mêmes eaux de la renommée que le Français Hugo, le Russe Tolstoï ou l’Américain Hemingway et son Vieil homme et la mer, des hommes, des destins, qui finalement se confondent avec un pays, une culture. Bref, Goethe, éminent membre du club des faiseurs de chefs d’œuvre. Il impressionnait aussi par son côté touche-à-tout, dans le genre de Vinci : « De sa naissance à la veille de sa mort, Goethe (1749-1832) n’a cessé d’écrire. Comme d’aucuns l’affirment, point de vie où l’œuvre à réaliser ait tenu rôle plus capital. Romans, poèmes épiques, œuvres scientifiques, livrets d’opéra, dessins, théories de l’art, pièces de théâtre, Goethe s’essaie à tous les genres. Sa soif d’expériences est insatiable » (1). Cette soif le conduit plusieurs fois en Lorraine et le fait fin connaisseur de la région, qu’il apprendra lentement à aimer. Goethe était d’abord un fan d’Alsace. Il fait ses études de droit à Strasbourg en 1770 et 1771 et fricote avec la fille du pasteur de Sessenheim, son premier amour, dit-on. Dans Poésie et Vérité, il déroule ses souvenirs lorrains. C’est en Lorraine, en partie, que se révèle « l’intérêt naissant du jeune étudiant pour la géologie, l’industrie minière, les problèmes d’administration et, accessoirement, les vestiges de l’antiquité romaine » (2). Dans ce livre de Mémoires (1812), il a la plume randonneuse, il commente, En 1792, il accompagne l’armée des coalisés austro-prussiens venue sauver Louis XVI et en découdre avec l’armée révolutionnaire.distribue les bons et mauvais points, il évoque « la petite cité pittoresque de Bitche » ou « la forteresse Phalsbourg », où il passe en 1770, et applaudit « l’élégance des fortifications et le bon goût du style de l’église ». Il note que « le boulanger du bourg refuse de lui vendre du pain mais l’envoie avec ses compagnons à l’auberge, où tous trois en trouvent en abondance. Comment pourrait-il en être autrement en France, le pays du bon pain, de ce pain blanc dont Goethe vantera la saveur dans La campagne de France et qui représente pour lui l’un des signes distinctifs de la culture française ? » (2). Son récit La campagne de France est « un témoignage précieux sur une période décisive de l’histoire révolutionnaire » (3) mais aussi sur la Lorraine du XVIIIe siècle, ses paysages, ses villages, ses gens, leur rapport à la Révolution, dont le mythe laisse quelques plumes en pénétrant les provinces de l’est. Goethe l’écrit de 1820 à 1822, sur la base de notes prises en 1792, alors qu’il accompagne l’armée des coalisés austro-prussiens venue sauver Louis XVI et en découdre avec l’armée révolutionnaire. On connaît l’issue : une étonnante victoire de l’armée française et la naissance de la Ière République. Après la Sarre, le Luxembourg, « Goethe a traversé le Pays Haut lorrain, de Longwy jusqu’à la vallée de la Meuse et le Verdunois, il a longé l’Aire, franchi l’Argonne… » (3) avant d’assister à la légendaire bataille de Valmy. Il erre, au long de son périple, à la marge des stratégies militaires, il peint la colline du Stromberg, près de Contz-les-Bains, s’étonne qu’on ne donne ni couteau, ni fourchette, juste la cuillère, dans les auberges de Verdun, il mentionne (souvent) la beauté des Lorraines, à laquelle il est très sensible, il prend notamment la défense de l’une d’elles, dans la Meuse, griffonnant sur son carnet de route : « De tels instants sont délicieux pour tous ceux que les malheurs permanents de la guerre n’ont pas encore totalement privés de leur foi en l’humanité ». Dans ce voyage pittoresque, Goethe est obsédé par « la crainte de l’empoisonnement » et veille à se poser dans des auberges royal-compatibles, comme à Longwy ou Verdun où lui et les siens « sont convenablement traités par un aubergiste soucieux de gagner les bonnes grâces d’étrangers qui viennent soutenir Louis XVI. Il est évident que la population est partagée entre jacobins et royalistes » (3). Goethe dresse un tableau assez objectif des régions Lorraine et Champagne, sans influence, et loue par exemple « l’état du monde rural français ». Surtout, il signe, au lendemain de l’exploit de l’armée républicaine, ces mots, ad vitam æternam dans nos annales : « Aujourd’hui, s’ouvre une nouvelle ère de l’histoire du monde ».

(1) Goethe, par Joël Schmidt, Gallimard
(2) Jean Moes, membre de l’Académie Nationale de Metz, dans Un voyage de Goethe en Basse-Alsace, en Lorraine et en Sarre, été 1770
(3) Jean Moes, dans Goethe en Lorraine et Champagne, août-octobre 1792