Boris Vian s’était ri du caractère par trop matérialiste et consumériste de son temps, à travers une chanson intitulée La complainte du progrès, dans laquelle on trouvait, notamment, « un frigidaire, un joli scooter, un atomixer, et du Dunlopillo, une cuisinière, avec un four en verre, des tas de couverts et des pell’ à gâteaux… ». Notre époque lui aurait peut-être inspiré une autre lamentation, éventuellement chantée, mais plus sûrement « rappée » où il aurait pu être question de cocooning, d’aquabiking, de streaming, de jogging, de reporting, de speed dating, de catering, de juicing, voire même de souping.

La langue de Molière s’enrichit, en effet, de plus en plus de termes empruntés à celle de Shakespeare. Cela ne pose, en soi, aucun problème particulier, car toutes les langues se sont construites par des emprunts et des échanges successifs. En revanche, l’apposition du suffixe ing à la fin de nombreux mots, est plus discutable. A fortiori lorsque c’est de manière aussi excessive qu’inutile et indigeste.

Toujours est-il qu’une novlangue est née, qui s’est étendue au fur et mesure que l’économie du numérique, grande pourvoyeuse de figures de langage stéréotypées, s’est installée dans nos Un indicateur de son appartenance au village global. Un signe d’allégeance à la même famille doctrinale, celle des adorateurs du marché.quotidiens. Au rythme également d’une globalisation qui a déployé sa toile uniforme sur toute la planète. Nous sommes cernés par le langage d’une société de plus en plus corporate. Celle où il est de bon ton de parler comme dans les grands groupes internationaux. Un indicateur de son appartenance au village global. Un signe d’allégeance à la même famille doctrinale, celle des adorateurs du marché.

Car cette novlangue, comme tous les baragouins, est ancrée dans une idéologie monopolistique, celle de l’entreprise et du marché. Et quand il est impératif de ne surtout pas afficher sa différence, la meilleure attitude est d’adopter les routines d’un langage aseptisé. Quitte à donner naissance à un sabir dont les pratiquants considèrent, avec ingénuité, qu’il leur donne un lustre technicien et up to date (comprenez, moderne, c’est à dire branché et donc dynamique). 

Ce serait presque risible et ferait le miel des chansonniers (le terme qu’on utilisait naguère pour désigner les humoristes faisant du stand up), si elle n’était la langue du modèle hégémonique néolibéral. Celui qui impose un seul langage pour qu’il n’y ait, au final, qu’une unique façon de penser. Et de ce point de vue, il est évident que ce rafistolage cosmétique de nos lexiques, permet de combler les vides d’une société orpheline de concepts et d’idées.

Philippe Léglise-Costa, ambassadeur de France auprès de l’Union Européenne, l’a bien compris, au moment où il a récemment décidé, de claquer la porte d’une réunion à Bruxelles, afin de protester contre le refus du multilinguisme lors des futurs débats budgétaires. Une façon symbolique de rejeter la tendance au globish(1) réducteur et rappeler que pour espérer être « Unis dans la diversité », comme le prône la belle devise de l’Union européenne, il convient de laisser, d’abord, s’exprimer la diversité. Et prioritairement à travers ce qui en fait la spécificité, la défense de sa propre langue. Comme le dit le linguiste Claude Hagège : « défendre nos langues et leur diversité, notamment contre la domination d’une seule, c’est plus que défendre nos cultures, c’est défendre nos vies ».

(1) Version simplifiée de l’anglais n’utilisant que les mots et les expressions les plus communes de cette langue