Le Traité de Francfort, met fin à la guerre de 1870-1871 entre la France et l’Allemagne. Conclu le 10 mai 1871, il ampute le vaincu de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine. Illustration du droit du vainqueur à imposer ses exigences, il condamne par ailleurs la France à lui payer une indemnité de guerre exorbitante, d’un montant de cinq milliards de francs-or. Les ingrédients d’un revanchisme qui conduira, moins d’un demi-siècle plus tard, à une conflagration mondiale, sont réunis.

Le 10 mai 1870, Jules Favre, ministre des Affaires étrangères, Augustin Pouyer-Quertier, ministre des Finances et Eugène de Goulard, membre de l’Assemblée nationale, apposent leurs signatures au bas d’un parchemin qui règle, en dix-huit articles principaux et trois articles additionnels, les conditions d’une paix nouvelle entre la France et l’Allemagne.

Ils ont conscience en cet instant, de mettre un terme à un processus entamé quelques semaines plus tôt. Ils viennent en effet, stipulant au nom de la France 1, de signer le « Traité de Francfort ». L’encre de leurs paraphes n’est pas encore sèche, que le prince Otto von Bismarck, chancelier de l’Empire germanique et le comte Harry d’Arnim, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté l’Empereur d’Allemagne, signent au nom de l’Allemagne et savourent pleinement leur geste.

Voilà qui clôt une procédure entamée quelques mois plus tôt, le 28 janvier 1871, lorsque le gouvernement français, a accepté l’armistice mettant fin aux combats pour une durée de quatre semaines. Ce court répit avait, en effet, été accordé par les Allemands, pour permettre aux Français d’élire une nouvelle Assemblée nationale et désigner un chef du gouvernement exécutif, dont la mission première serait de préparer un traité définitif avec l’empire allemand.

Les négociations sont menées sous les ors du château de Versailles. L’empereur allemand Guillaume 1er y a, symboliquement, élu résidence. Une façon de marquer la victoire militaire d’une véritable empreinte politique.

Le tout nouveau chef du gouvernement exécutif français, l’ambitieux Adolphe Thiers, et Jules Favre, vont devoir affronter von Moltke, le chef d’état-major allemand et Otto von Bismarck. Le bras de fer s’annonce musclé, car les deux Prussiens entendent bienL’Allemagne sort confortée militairement, mais surtout grandie territorialement. imposer leurs vues intransigeantes et contraindre leurs homologues à accepter toutes leurs exigences.

En vainqueurs indiscutables de la guerre, ils placent les revendications territoriales au cœur et en préalable des négociations. Les Allemands veulent retrouver les deux départements alsaciens (Bas-Rhin et Haut-Rhin) que Louis XIV, quelques deux cents ans plus tôt, était parvenu à extraire du Saint Empire germanique. Cela leur semble pour le moins légitime. Mais leur appétit est insatiable : ils exigent aussi de faire entrer Metz et la Lorraine du Nord dans leur giron. Pour l’ensemble de l’Etat-Major du Kaiser, qui pèse fortement dans le jeu politique, c’est une juste compensation aux sacrifices consentis par l’armée allemande au cours du conflit qui vient de s’achever. C’est bien évidemment aussi un moyen d’affaiblir la France, en la privant non seulement d’un potentiel humain, mais aussi de ses richesses minières et sidérurgiques mosellanes.

Les discussions sont âpres et les émissaires français n’arrivent que très difficilement à se faire entendre. Ils obtiennent néanmoins que la place forte de Belfort reste à la France, dans la mesure où elle a réussi à résister au-delà de l’armistice. Les Allemands obtiennent en échange, humiliation supplémentaire, que leurs troupes puissent défiler à Paris, à partir du 1er mars et jusqu’à ratification du traité par la France. Et comme si cela n’était encore pas suffisant, il est exigé de la France, le versement d’une indemnité de guerre colossale de 6 milliards de francs-or 2. Adolphe Thiers parvient néanmoins à alléger la facture d’un milliard et obtient un moratoire de paiement, échelonné sur trois ans, avec un intérêt de 5 %, assorti par ailleurs d’une dette de guerre de 266 millions de francs-or.

C’est un bien lourd tribut à payer. Malgré les oppositions, Adolphe Thiers parvient tout de même à faire ratifier le document, dans l’urgence, par l’Assemblée nationale… le 2 mars 1871. Une ultime manœuvre qui évite la répétition des défilés des troupes allemandes à Paris. Seuls quelques bataillons auront le temps de faire entendre le bruit de leurs bottes dans la ville lumière, qui s’était préparée pour la circonstance, en recouvrant les statues de la place de la Concorde d’un voile de crêpe noir.

Mais, désormais, sont scellés le destin de la relation franco-allemande à venir et celui d’un conflit qui n’aura duré qu’un peu plus de six mois et se sera soldé par un échec cuisant pour la France. L’Allemagne sort confortée militairement, mais surtout grandie territorialement. La frontière est rectifiée le long d’une ligne de démarcation, minutieusement décrite dans le traité de paix, et partant de la frontière nord-ouest du canton de Cattenom vers le grand-duché pour se diriger vers le canton de Belfort 3.

Les populations autochtones peuvent conserver la nationalité française jusqu’au 1er octobre 1872, date au-delà de laquelle elles perdent leur droit d’option entre la nationalité française et la nationalité allemande. Une disposition qui sera source de conflits permanents et de jurisprudences opposées, selon que l’interprétation de la loi en sera faite par les tribunaux français ou allemands.

Il y a dans ces dispositions de quoi polariser pour des décennies la politique française, qui y trouve le terreau d’un revanchisme obsessionnel, adossé à la reconquête des « provinces perdues ». D’autant que la France respectera jusqu’en 1914 l’intégralité des clauses du Traité de Francfort.

(1) Selon l’expression du Traité de paix
(2) Rapporté à notre époque, environ 30 milliards d’euros en francs courants
(3) « Elle laisse à l’Allemagne, le terrain à l’est d’une ligne partant de la frontière du Luxembourg, entre Hussigny et Redingen, laissant à la France les villages de Thil et de Villerupt, se prolongeant entre Errouville et Aumetz, entre Beuvillers et Boulange, entre Trieux et Lomeringen et joignant l’ancienne ligne de frontière entre Avril et Moyeuvre ».- Sources digithèque MJP – Grands Traités de paix

Les provinces perdues

© Musée départemental de la Guerre de 1870 et de l’Annexion à Gravelotte. Albert Bettannier, Les annexés en Alsace (1911). Metz, Musées de la Cour d’Or.

Les « provinces perdues » (l’Alsace et une partie de la Lorraine) après le traité de Francfort, ont été l’objet d’une expression allégorique qui a fait florès dans la peinture et la littérature. Ci-après, un extrait d’un texte d’Alphonse Daudet, « La dernière classe. Récit d’un petit Alsacien, paru dans L’Événement, le 13 mai 1872 » :

« M. Hamel était monté dans sa chaire, et de la même voix douce et grave dont il m’avait reçu, il nous dit : »Mes enfants, c’est la dernière fois que je vous fais la classe. L’ordre est venu de Berlin de ne plus enseigner que de l’allemand dans les écoles de l’Alsace et de la Lorraine… Le nouveau maître arrive demain. Aujourd’hui, c’est votre dernière leçon de français. Je vous prie d’être bien attentifs. » (…) Pauvre homme ! C’est en l’honneur de cette dernière classe qu’il avait mis ses beaux habits du dimanche, et maintenant je comprenais pourquoi ces vieux du village étaient venus s’asseoir au bout de la salle. Cela semblait dire qu’ils regrettaient de ne pas y être venus plus souvent, à cette école. C’était aussi comme une façon de remercier notre maître de quarante ans de bons services et de rendre leurs devoirs à la patrie qui s’en allait. (…) Alors d’une chose à l’autre, M. Hamel se mit à nous parler de la langue française, disant que c’était la plus belle langue du monde, la plus claire, la plus solide : qu’il fallait la garder entre nous et ne jamais l’oublier, parce que, quand un peuple tombe esclave, tant qu’il tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait la clef de sa prison. (…) Tout à coup, l’horloge de l’église sonna midi, puis l’angélus. Au même moment, les trompettes des Prussiens qui revenaient de l’exercice éclatèrent sous nos fenêtres… M. Hamel se leva, tout pâle, de sa chaire. Jamais il ne m’avait paru si grand. « Mes amis, dit-il, mes amis, je… je… » Mais quelque chose l’étouffait. Il ne pouvait pas achever sa phrase. Alors il se tourna vers le tableau, prit un morceau de craie, et, en appuyant de toutes ses forces, il écrivit aussi gros qu’il put : VIVE LA FRANCE ! Puis il resta là, la tête appuyée au mur, et, sans parler, avec sa main il nous faisait signe : « C’est fini… allez-vous en. » »

 


La ligne bleue des Vosges de Jules Ferry

Jules Ferry © Droits Réservés

L’expression est aussi célèbre que symbolique. Elle renvoie à une frontière physique naturelle, celle de la chaîne de montagne éponyme, si chère à Jules Ferry, qui l’a ainsi baptisée, pour symboliser la nostalgie éprouvée vis à vis des territoires perdus au moment du traité de Francfort, celui qui a scellé la défaite française consécutive à la guerre de 1870-1871. La ligne de crête, bleutée par l’expulsion d’aérosols par les arbres, derrière laquelle sont retenus, contre leur gré, tels des prisonniers, les territoires d’Alsace et de Moselle (faussement intitulés Alsace-Lorraine). La ligne d’horizon vers laquelle tout bon Français doit avoir le regard tourné en permanence, pour ne surtout jamais oublier « la plainte touchante des vaincus ». Une figure de style poétique certes, propre à Jules Ferry, mais aussi pleine du désir de revanche.


Les députés protestataires en Alsace-Lorraine

© Droits Réservés

Lorsque la Constitution de l’Empire allemand fut applicable en Alsace-Lorraine, en l’occurrence le 1er janvier 1874, des élections ont eu lieu au Reichstag le 1er février de la même année. Ces nouveaux députés, au nombre de 15, furent officiellement considérés comme des « députés protestataires » dans la mesure où ils ont déposé devant le bureau du Reichstag, la motion suivante : « Plaise au Reichstag de décider que les populations d’Alsace-Lorraine qui, sans avoir été consultées, ont été annexées à l’Empire allemand par le Traité de Francfort, soient appelées à se prononcer spécialement sur cette annexion ». Jusqu’en 1890, les populations annexées n’envoyèrent que des députés protestataires au Reichstag. Ce mouvement finit par s’estomper après la chute de Bismarck, pour totalement disparaitre, a fortiori après que la constitution de 1911 accorda aux territoires annexés un parlement provincial.