© Aziz Mébarki

En partant de Metz, le général gouverneur Gilles Lillo ne quitte pas seulement ses fonctions à la tête d’une zone de défense riche de 50 000 personnes : il ferme le dernier chapitre d’une carrière militaire singulière, qui aura vu ce Méditerranéen adepte de la haute montagne, d’histoire et de philosophie veiller aux finances de l’Armée.

Érigée aux prémices du 20e siècle pour servir de résidence au général commandant du XVIe Corps allemand et de pied à terre à l’empereur Guillaume II, l’imposante bâtisse ne laisse personne indifférent. Ni les Messins à qui sa silhouette est familière et qui se pressent pour en découvrir les secrets, une fois l’an, lors des Journées du patrimoine. Ni les touristes qui se demandent bien ce que cet étrange château entouré d’un immense parc peut bien abriter. Ni, lorsqu’ils passent par Metz, les grands de ce monde que l’État héberge dans cet édifice unissant ostensiblement, dans une même prouesse architecturale, style gothique et Renaissance.

Comme son nom l’indique, le palais du gouverneur loge l’officier qui commande tout ce qui relève de la Défense dans une zone regroupant aujourd’hui les 18 départements des régions Grand-Est et Bourgogne – Franche-Comté, c’est-à-dire plus de 50 000 hommes et femmes, militaires et civils. « De quoi s’occuper ! », résume sobrement l’actuel titulaire de la fonction, qui commande également les forces françaises stationnées en Allemagne. Les carnets de bord sont aussi formels qu’un ordre venu d’en haut : depuis son arrivée, en septembre 2017, Gilles Lillo a couvert plus de 60 000 kilomètres à travers ce large territoire. Lorsque ce général 4 étoiles est né, en 1960, à Tiaret en Algérie où son père servait dans l’armée au grade d’adjudant-chef, à Metz, le général Lecoq précédait de quelques mois un certain Massu dans cette résidence unique qui, paraît-il, suscite bien des convoitises parmi les hauts gradés de l’armée française…

« De l’extérieur, le lieu en impose. À l’intérieur, c’est plus léger, plus cosy, explique Gilles Lillo. Mais dès le premier jour passé ici, je me suis efforcé de penser au dernier : il n’était pas question que je me laisse éblouir par le décor, où on ne fait jamais que passer… Nous appartenons à la civilisation de l’éphémère. Que restera-t-il de notre passage à nous ? Pas grand-chose… » Porté sur la philosophie, ce titulaire d’un baccalauréat scientifique avant d’accomplir une prépa littéraire le dit sans détour : « Je me sens bien partout où je vais. » Féru d’histoire (licence obtenue à la Sorbonne), il avoue avoir dû se pencher sur celle de la Moselle, qu’il ne connaissait pas : « J’ai découvert un passé évidemment très riche, mais encore très présent. » Ancien alpiniste, il garde de quelques situations plus que périlleuses vécues en haute montagne la conviction qu’elles ont forgé chez lui « un rapport à la nature qui pousse à l’humilité. »

À l’éventuelle tentation d’une vie de palais, le général Lillo a donc préféré arpenter le terrain, en long, en large, en travers, à la rencontre de ces femmes et de ces hommes – ses femmes et ses hommes – qui se répartissent sur 31 régiments et 4 bases aériennes. « Au sein de notre institution, évoque-t-il, le chef est aussi le représentant syndical de ses troupes ! ». Si l’opération Sentinelle « Nous avons tendance à trop idéologiser les choses. Cela conduit à des pertes de temps et à des débats stériles, je l’ai vécu au plus haut sommet. »– déploiement des soldats pour faire face à la menace terroriste – a constitué la mission opérationnelle numéro 1 de son mandat, un tel poste en comprend bien d’autres ! « C’est gérable, car un chef se doit de déterminer ses priorités, de donner une vision, du sens, des solutions. En 2 ans, je n’ai eu de cesse d’aller voir la base. À ce poste, on peut se trouver au plus près de la troupe, peut-être aussi parce que j’appartiens à une génération de chefs accessibles. Moi qui ne me régénère jamais tant qu’au contact des jeunes, j’apprécie de terminer ma carrière de cette façon. C’était, en même temps, une forme d’aboutissement. »

Avant de débarquer à Metz, l’ancien commandant du 93e Régiment d’artillerie de montagne s’était éloigné du terrain mais trouvé au cœur du réacteur : responsable du budget de l’armée de terre de 2007 à 2010, il est ensuite devenu le Monsieur Finances au sein de l’état-major des armées, bras droit du général De Villiers sur les questions budgétaires, à gérer un portefeuille d’environ 33 milliards d’euros par an ! Comment un saint-cyrien licencié en Histoire et spécialiste de la haute montagne en vient-il à s’occuper de trésorerie ? Parce que, jeune officier, il a intégré pendant 2 ans l’École supérieure des études commerciales (Essec), effectuant notamment un stage de 8 mois au sein d’une banque new-yorkaise !

Un tel parcours, éclectique et si singulier, autorise forcément à porter sur de nombreux sujets un avis qui fait autorité. En vrac, il y a « la capacité unique de l’armée à se réformer sans faire de bruit ». Il y a, aussi, « le constat d’un État hyper-centralisé » et celui d’un « décalage entre ce qui se décide à Paris et son application sur le terrain ». Un brin sinon de désespoir, en tout cas de désespérance quand « l’utilisation d’une somme de 50 euros fait intervenir 12 acteurs différents ! » Des idées, aussi, qui pourraient ressembler à une contribution aux débats qui parcourent le pays : « Dans l’armée, plus vous montez, plus vous devez revenir vers la base. Cette caractéristique qui nous est propre manque peut-être à d’autres… L’enseignement du management est défectueux. Nous avons des écoles de haut niveau mais qui gagneraient à évoluer sur certaines questions, même si changer les mentalités n’est pas simple ! Pour ma part, j’essaie de pratiquer avec bienveillance, ce qu’il ne faut pas confondre avec la démagogie. Je n’achète pas la paix sociale : je règle les problèmes. Bienveillance et fermeté ! » Quelques considérations, disons, plus générales, enfin : « Nous avons tendance à trop idéologiser les choses. Cela conduit à des pertes de temps et à des débats stériles, je l’ai vécu au plus haut sommet. »

Son horizon, aujourd’hui, est méditerranéen. Dans quelques semaines, le général Lillo laissera le palais du gouverneur à un autre, fera ses adieux aux armes et rejoindra Fréjus, où avaient atterri ses parents au moment de l’indépendance de l’Algérie. Il reviendra en Lorraine, pour au moins deux raisons : « Avec mon épouse, nous y ferons du tourisme. Quand je pense que je n’ai même pas eu le temps de visiter le château de Malbrouck… Et puis, nous avons deux filles : la cadette s’est mariée ici et vient de s’installer à Nancy ! »


Faciliter la vie de famille

L’épouse du général Lillo ne l’accompagnera pas nécessairement tout de suite sur son lieu de retraite varois : salariée d’une banque, elle doit d’abord trouver un poste dans sa nouvelle région. « Quand je suis arrivé à Metz, rapporte Gilles Lillo, elle n’a pu me rejoindre qu’au bout de 5 mois. » On s’étonne que l’influence d’un général de corps d’armée ne joue pas, la réponse fuse : « Je m’y suis toujours refusé. D’abord, je suis un citoyen comme un autre. Ensuite, cela dénoterait un côté avilissant pour ma femme. Mais c’est sûr : elle s’est sacrifiée bien plus que moi au gré de mes mutations ! »

Ce sujet de l’emploi des conjointes et conjoints de militaires ou de personnels civils de la Défense, le général Lillo s’en est emparé au point de rédiger une contribution à l’attention de la ministre Florence Parly dans le cadre du plan Famille entré en vigueur en 2018, destiné à améliorer les conditions de vie des militaires. Début juin, l’une des dernières prestations publiques du gouverneur de Metz l’a d’ailleurs  vu signer une convention avec la région Grand Est et son président, Jean Rottner, prévoyant différentes mesures pour faciliter l’emploi des conjointes et conjoints. On estime à 600 le nombre d’épouses et d’époux de militaires actuellement à la recherche d’un travail rien que dans le Grand Est. L’idée consiste bien sûr à renforcer l’attractivité de la région ou, comme le dit plus concrètement le général Lillo, « à faire en sorte qu’un jour, un militaire muté dans le Grand Est le voit comme une chance ! ».