SERGE GAINSBOURG, 30 ANS APRÈS

En 2010, le plus provocateur des chanteurs français avait droit à un hommage sur la grande toile du 7e art. Gainsbourg façon Joann Sfar, ça avait donné un projet décalé, que l’apprenti cinéaste présentait alors comme un conte plutôt qu’un biopic. Inspiré de la vie et des amours de l’homme à la tête de chou, Gainsbourg (vie héroïque) était autant un hommage à l’artiste qu’aux femmes qui ont inspiré sa plume. 

Pour son premier long-métrage, l’auteur et dessinateur de BD Joann Sfar [on lui doit entre autres le Chat du rabbin] avait su relever un défi de taille, avec audace et talent, en s’attaquant à l’un des plus grand mythes français. Avec Gainsbourg (vie héroïque), il se nourrissait du vécu de l’artiste en y apportant une bonne dose d’imaginaire. Cette liberté dans la création avait plu à la famille de l’icône, dont l’ancienne demeure rue Verneuil et ses murs couverts de graffitis restent un passage obligé pour les fans. Séduite par le traitement non conventionnel de l’œuvre du jeune cinéaste, le clan lui avait accordé les droits pour en faire un film. On ne pouvait d’ailleurs rêver qu’une version hors des sentiers battus pour retracer la carrière d’un homme qui dénotait dans le monde de la musique, et plus généralement dans le paysage français.

Lors de la sortie de son Gainsbourg (vie héroïque), Joann Sfar avait expliqué avoir voulu fuir le biopic classique et complaisant. Il s’était plutôt engouffré dans la voie du conte. Il le voyait comme une sorte d’hommage, entre scènes ayant réellement existé et scènes fantasmées. Le résultat était tout sauf bancal. Il épousait parfaitement les courbes d’un homme complexe qui étreignit le succès sur le tard, lui qui composa beaucoup pour les autres avant de revendiquer sa parcelle de lumière. Pour incarner cet artiste à double face, d’abord dandy avant de devenir un chantre de la débauche, Joann Sfar avait engagé Éric Elmosnino. L’acteur de théâtre avait su éviter l’écueil de l’incarnation extrême, de la copie parfaite, préférant s’inspirer de la gestuelle et de la fragilité de l’interprète de La Javanaise. Bien lui en avait pris à en croire la profession, qui lui avait décerné le César suprême pour cette composition à fleur de peau. Le comédien, qui avait dû porter des prothèses de nez et d’oreilles pour accentuer la ressemblance, avait confié à l’époque que sa méconnaissance du personnage l’avait servi. « Sa musique ne m’intéressait pas, c’était pas ma tasse de thé. Heureusement d’ailleurs, sinon j’aurais été terriblement intimidé. J’ai approché Gainsbourg comme un personnage de théâtre, comme si j’allais jouer Cyrano. Si j’avais su ce qu’était Gainsbourg chanteur, je ne suis pas sûr que j’y serais allé. Pour le coup, je n’avais aucune conscience du talent énorme du mec. Ça m’a aidé, je n’étais pas entravé par l’admiration transie. » 

À propos de ce film transgressant la réalité, Joann Sfar avait déclaré que « l’authenticité ne se situe pas nécessairement dans la vérité ». Si le style narratif de Gainsbourg (vie héroïque) s’avère linéaire, la forme se taille la part de l’audace, ce qui rend le film captivant. La fantaisie vient ainsi sublimer les aspects les plus sombres de l’artiste, évoqués par un double, « La Gueule », une marionnette géante imaginée par le cinéaste qui poursuit l’homme à la tête de chou comme sa mauvaise conscience. 

Il y a un autre aspect qui ne peut pas être passé sous silence dans ce film non conventionnel : les femmes. Le conte cinématographique s’attarde sur les rencontres qui furent marquantes, sur un plan professionnel ou intime, pour celui qui se rêvait peintre avant d’épouser la musique. Aucune des muses qui ont nourri son univers ne manque à l’appel. Laetitia Casta, Anna Mouglalis, Sara Forestier et Lucy Gordon incarnent celles qu’il a séduites, plus précisément Brigitte Bardot, Juliette Gréco, France Gall et Jane Birkin. Sans oublier Bambou, qui apparaît à l’écran sous les traits de Mylène Jampanoï, la dernière compagne de l’auteur-compositeur-interprète. Un autre nom aurait pu s’ajouter à cette liste, celui de sa fille Charlotte, à laquelle Sfar avait d’abord songé pour incarner son père. Cette dernière avait finalement jeté l’éponge, en raison de la charge émotive, trop forte, liée à ce rôle. 

Et puis il y a la bande sonore, qui alterne les tubes et les chansons plus secrètes de Gainsbourg. Elles servent de points d’ancrage à la réalité dans ce long-métrage élégant et cosmopolite. Des morceaux choisis en fonction du scénario. « Il ne s’agissait pas simplement d’aligner les succès, mais plutôt de révéler des facettes du personnage à travers son œuvre », justifiait Joann Sfar. Une œuvre qui fit souffler un vent nouveau dans le monde de la musique populaire française.