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« Nous avons gagné la guerre, mais maintenant il va falloir gagner la paix et ce sera peut-être plus difficile. »  Cette phrase, prononcée par Georges Clémenceau en ouverture de la grande conférence diplomatique de 1919, résonne comme une prophétie. C’est, en effet, au long d’une âpre négociation qui va durer plus de six mois qu’est ratifié le Traité de Versailles. Signé le 28 juin 1919, il doit régler la question allemande et refonder un nouvel ordre européen.

Il ne suffit pas de signer un armistice pour qu’une guerre s’achève. Pour que la vie puisse reprendre son cours normal, le silence des canons doit céder la place aux palabres diplomatiques. Surtout si l’on tient à construire une paix durable. A fortiori, à l’issue d’un conflit qui a été aussi sanglant et meurtrier que celui qui a embrasé le monde de 1914 à 1918. Humainement et économiquement, aucune nation n’est sortie indemne de la conflagration. L’Europe dans son ensemble est exsangue. Paradoxalement, le pays qui a perdu la guerre, l’Allemagne, est celui qui a réussi à conserver ses frontières inviolées et un outil de production industriel presque intact.

Le contexte dans lequel il faut liquider le conflit est pour le moins rude. Près de dix millions de morts, des classes d’âges entières presque totalement décimées, des finances publiques en ruine, conséquence immédiate de l’économie de guerre, et des inégalités sociales en fort développement, imposentAutant de mesures qui font que l’Allemagne perd le septième de son territoire et le dixième de sa population.des mesures draconiennes. D’autant plus que le spectre de la contagion révolutionnaire russe gagne. L’Internationale socialiste conduite par les bolchéviques, pousse à la création de partis communistes dans tous les pays et en appelle au déclenchement de mouvements insurrectionnels. En réaction desquels, les forces conservatrices trouvent de quoi se reconstituer et bâtir des discours durs.

Au moment où ils décident d’ouvrir à Paris, le 12 janvier 1919, une Conférence de la Paix, les grands vainqueurs de la récente guerre globale et totale, savent qu’ils vont devoir assumer une pesante responsabilité. Un ministre britannique estime même qu’il « faut presser le citron jusqu’à ce que les pépins craquent ». Une formule allégorique, à la hauteur du ressentiment des nations européennes à l’encontre de l’Allemagne. Elle sert de toile de fond aux négociateurs.

Quatre hommes, patinés par le temps et l’expérience du pouvoir, vont tenir une place déterminante dans le processus qui doit, à travers une réorganisation de toute l’Europe, esquisser un nouvel ordre mondial, Politiquement, leur famille de pensée les situe au centre gauche. Mais, ils ont chacun un tempérament très différent. Il y a, tout d’abord, le Président Woodrow Wilson qui représente les États-Unis d’Amérique. Il a fait le voyage jusqu’en Europe(1) pour défendre son plan en quatorze points. Il entend défendre des idéaux et notamment porter l’idée généreuse d’un droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Il y a aussi, le Premier ministre David Lloyd George, un modéré qui se targue d’une approche plus réaliste que son homologue d’outre-Atlantique. Il est plus particulièrement obnubilé par les intérêts de la perfide Albion dans les colonies. Il y a également, Vittorio Orlando, qui entend bien faire respecter les attentes italiennes en matière de compensations territoriales. Et il y a, surtout, Georges Clémenceau, le Père la Victoire. Il veut faire tonner la voix de la France en faisant payer le prix fort à l’Allemagne. Après tout, c’est bien son pays qui a été agressé par l’Empereur allemand et a dû accepter de vivre amputée de l’Alsace-Lorraine depuis l’humiliante défaite de Sedan, en 1870. Clémenceau adopte d’emblée une position intransigeante et fustige tout au long de la conférence l’angélisme moralisateur du Président Wilson.

Ils s’instaurent en « Conseil des quatre », véritable clé de voûte d’une organisation très hiérarchisée, composée d’un « Conseil des dix » (les quatre grands, le Japon et leurs cinq ministres des affaires étrangères), d’une organisation en trente pays, divisée en seize comités d’experts et cinquante-deux commissions.

C’est le plus grand congrès de l’histoire diplomatique jamais réuni. Seul manque à l’appel… l’Allemagne. Les vainqueurs ont en effet décidé de l’exclure de la conférence au double motif qu’il a été le responsable de guerre dont il sort en vaincu. Plus qu’une erreur, c’est une faute. Une forme de péché originel qui va d’emblée marquer les décisions à venir d’illégitimité dans l’esprit des battus. On peut le comprendre. En d’autres temps, aurait-on imaginé exclure le vaincu du Congrès de Vienne en 1815 lorsqu’il s’est agi de dépecer l’Empire napoléonien ?

Après près de six mois de débats âpres et de négociations difficiles, se déroulant dans de nombreuses commissions, un accord final est trouvé, qui se structure en trois clauses principales et en nombreuses garanties.

Des clauses territoriales tout d’abord, par lesquelles, l’Allemagne doit restituer l’Alsace-Lorraine à la France, les cantons d’Eupen et de Malmédy à la Belgique. Après plébiscite, le Schleswig du Nord est rattaché au Danemark. Une partie de la Prusse occidentale va à la Pologne reconstituée. Son accès à la mer est assuré par le corridor de Dantzig. La totalité des colonies est transférée, par la Société des Nations(2) (S.D.N.), aux vainqueurs, sous la forme de mandats. Autant de mesures qui font que l’Allemagne perd le septième de son territoire et le dixième de sa population.

Au plan des clauses économiques, l’Allemagne, jugée responsable de la guerre doit livrer aux vainqueurs ses navires marchands, ses machines, son bétail et payer des réparations financières exorbitantes. Elle doit, par ailleurs, accorder aux pays vainqueurs, la clause de la nation la plus favorisée.

Pour ce qui concerne les clauses militaires, l’objectif est simple : mettre l’Allemagne hors d’état de conduire un nouveau conflit. C’est dans ce but, que l’armée est limitée à cent mille hommes, dont Lénine, qualifie d’ailleurs le traité de Versailles de « diktat » des capitalistes, une « paix de brigands et de voleurs ». cinq milles officiers, et que le service militaire est aboli. Son armement est démantelé et il est interdit à l’Allemagne d’avoir des tanks, de l’artillerie lourde, une flotte de guerre et une aviation militaire.

Autant de sanctions qui constituent un véritable abaissement pour l’Allemagne. Lénine, qualifie d’ailleurs le traité de Versailles de « diktat » des capitalistes, une « paix de brigands et de voleurs ». Le propos est sans doute excessif et orienté, mais c’est la voie qu’ont trouvé les vainqueurs pour effacer l’humiliation de la défaite de 1871. Il était entendu que le vaincu boirait le calice de l’amertume jusqu’à la lie. C’est la raison pour laquelle, la signature du traité a lieu sous les ors de la galerie des glaces du palais de Versailles, le lieu même où la défaite de 1871 avait été actée. La vengeance sait se nourrir de symboles, a fortiori lorsqu’ils sont mesquins.

À l’issue du congrès, la nouvelle Europe se veut remodelée autour d’un nouvel équilibre capable d’assurer une paix durable, celle due aux millions de morts d’un conflit inédit dans l’Histoire du monde. Mais la transaction qui a permis d’aboutir au traité de paix s’est faite dans trop de douleur et dans la marginalisation volontaire de la Russie et de l’Allemagne. Les deux pestiférés de l’Europe ne vont pas tarder à se rapprocher afin de peser dans l’avenir.

En fait, au moment de l’adoption du Traité de Versailles, l’Europe est on ne peut plus balkanisée. Un émiettement qui va ouvrir largement la voie aux nationalismes les plus exaspérés et agressifs. Comme si les traités de paix ne pouvaient être rien d’autre que « les palimpsestes de la guerre »(3).

(1) C’est la première fois qu’un président américain foule le sol européen.
(2) La SDN est l’ancêtre de l’O.N.U., l’Organisation des Nations-Unies
(3) Selon l’expression de Lucien Bély

Ce que sera la paix : L’illusion de 1919

Dans un opuscule de quelques soixante pages, paru dès 1919, intitulé Histoire résumée de la guerre et édité par la librairie Hachette, on peut lire, en guise de conclusion, un chapitre final qui pose la question « que sera la paix ? ». Les rédacteurs n’ont pas de doute en affirmant : « Elle créera une Europe nouvelle : France redevenue définitivement ce qu’elle était avant 1871 ; Belgique restaurée et désormais intangible ; Italie accrue de toutes les terres italiennes rachetées ; Grande Serbie yougo-slave donnant la main à l’Etat Tchéco-slovaque ; Pologne reconstituée ; Roumanie agrandie des provinces où vit la race roumaine. Elle donnera tous leurs droits à tous les peuples, Danois spoliés du Slesvig, Arméniens et Syriens exterminés depuis des siècles, Arabes revendiquant leur indépendance ; elle favorisera l’expansion de l’Hellénisme ; elle établira le statut qui permettra à la Russie de se relever. Elle poursuivra la réparation de toutes les dévastations, le châtiment de tous les crimes. Et surtout elle devra rendre à jamais impossibles l’épouvante et l’horreur de nouvelles guerres ». Une belle naïveté au service d’une belle illusion…


Wilson vs Clémenceau : Le choc des titans

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Tout oppose W. Wilson et G. Clémenceau, les deux principaux protagonistes du traité de Versailles. L’Américain croit en la nature humaine tandis que le second s’en défie. Le premier condamne l’usage de la force alors que le second en est le produit. Le représentant du nouveau monde fustige les banques lorsque l’héritier de la vielle Europe stigmatise l’Eglise. A aucun moment, ils ne parviendront réellement à s’entendre. Morceaux choisis d’un choc de titans concernant la question de la Sarre :

Le Président Wilson : « J’ai une si haute idée de l’esprit de la nation française que je crois qu’elle acceptera toujours un principe fondé sur la justice et appliqué avec égalité. L’annexion à la France, de la Sarre et de Landau, n’a pas de base historique suffisante. Une partie de ces territoires n’a été française que pendant vingt-deux ans ; le reste a été séparé de la France pendant plus de cent ans. {…} Ce qui est juste, c’est d’assurer à la France la compensation qui lui est due pour la perte de ses mines de houille, et de donner à l’ensemble de la région de la Sarre les garanties dont elle a besoin pour l’usage de son propre charbon. Si nous faisons cela, nous ferons tout ce que l’on peut demander raisonnablement. »

G. Clémenceau : « Le Président des Etats-Unis méconnait le fond de la nature humaine. {…} L’Amérique n’a pas vu cette guerre de près pendant les trois premières années(5) ; nous, pendant ce temps, nous avons perdu un million et demi d’hommes. Nous n’avons plus de main d’œuvre. Nos amis anglais, qui ont perdu moins que nous, mais assez pour avoir aussi beaucoup souffert, me comprendront. Nos épreuves ont créé dans ce pays un sentiment profond des réparations qui nous sont dues {…}. En réalité, la Sarre et Landau font partie de la Lorraine et de l’Alsace. {…} Vous cherchez à faire justice aux Allemands. Ne croyez pas qu’ils ne nous pardonneront jamais ; ils ne chercheront que l’occasion d’une revanche ; rien ne détruira la rage de ceux qui ont voulu établir sur le monde leur domination et qui se sont crus si près de réussir ».

(5) Ce n’est qu’en 1917 que l’Amérique est entrée en guerre

Les traités périphériques

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191n’est pas que l’année du traité de Versailles, celui qui a réglé le sort de l’Allemagne. De nombreux autres traités, dits périphériques, ont été signés en 1919 et 1920. Il s’agit d’agrandir certains états et d’en démanteler d’autres. Certains, sont récompensés de leur engagement sans faille aux côtés de l’Entente. C’est le cas, par exemple, de la Roumanie qui voit son territoire plus que doubler(4). D’autres, sont démantelés. Comme l’Empire austro-hongrois dont l’Autriche ne conserve que les quatre-vingt mille kilomètres carrés de sa partie germanique pour contenir la totalité de sa population. Ils statuent notamment sur la situation de l’Autriche (10 septembre 1919) et de la Hongrie (4 juin 1920). Ils sanctionnent aussi des défaites : celle de la Bulgarie (traité de Neuilly du 27 novembre 1919) et celle de la Turquie (traité de Sèvres du 10 aout 1920). Par ailleurs, dès le 28 juin 1919, les délégués de la Conférence de la Paix se sont mis d’accord sur un pacte de la Société des Nations, incorporé comme préambule au traité de Versailles. Il proclame plus spécifiquement la nécessité d’un désarmement multilatéral et l’arbitrage, en cas de conflit, entre les États signataires, en prévoyant des sanctions économiques pour les contrevenants.

(4) La Roumanie récupère ainsi la Bessarabie (soustraite à la Russie), la Bucovine (prise à l’Autriche), la Transylvanie (enlevée à la Hongrie)