Georges Malbrunot et Christian Chesnot lèvent le voile dans leur dernier ouvrage, sur les relations franco-syriennes depuis quarante ans. Un éclairage qui permet, notamment, de mieux comprendre la position de la France dans le drame syrien qui n’en finit pas.

Les chemins de Damas« Le principe est simple : Bachar el-Assad doit partir. Il n’y a pas de solution politique avec lui. Il constitue une menace. Il continue avec une violence inouïe à massacrer la population, à détruire les villes et à provoquer la mort de femmes et d’enfants. C’est insupportable pour la conscience humaine, inacceptable pour la sécurité et la stabilité de la région ». Durant l’été 2012, François Hollande, gonfle les muscles face à Bachar el-Assad et s’il n’est pas question d’entrer en guerre, le message est clair : la France va aider les opposants en leur fournissant de l’argent et des armes. Et cela avec d’autant plus de détermination que Bachar el-Assad est au bout du rouleau, le régime est en passe de chuter. En décembre 2012, Laurent Fabius parle de 2013 comme étant l’année de la « Syrie libre ». Et puis les mois passent, les armes promises semblent arriver au compte goutte. Il est vrai que ça s’est compliqué sur place. Aujourd’hui, il s’agit désormais de lutter contre le régime de Bachar el-Assad en supportant l’opposition syrienne qui participe aussi à la lutte contre les jihadistes oeuvrant pour l’instauration d’un califat moyenâgeux au cœur du Moyen-Orient. Une menace que Bachar el-Assad entend lui aussi combattre, en restant en place. Il faudrait dès lors, aussi aider Damas. Dans un communiqué, l’Elysée précise : « la France est prête à apporter son soutien à tous les États qui en feraient la demande afin de permettre la mise en œuvre rapide des mesures nécessaires ».

« le couple
franco-syrien
a tout connu :
tension,
lune de miel,
manipulation,
réconciliation
puis divorce
et, aujourd’hui,
haine »

Compliqué ? Assurément. Et encore bien plus qu’il ne parait à lire le livre de Georges Malbrunot et Christian Chesnot, Les Chemins de Damas, le dossier noir de la relation franco-syrienne chez Robert Laffont. Les deux journalistes ont interviewé des témoins clés qui mettent au jour le dysfonctionnement au sommet de l’Etat entre les diplomates et les services de renseignements. Avec la Syrie, la France agit dans l’émotion alors que la dictature syrienne se comporte comme un « monstre froid », féroce à l’image de Bachar el-Assad. Les dirigeants français le savent, cela fait 40 ans que ça dure. Pourtant la France avait toutes les cartes en main pour que cela se passe bien entre les deux pays. Elle connait d’autant mieux la Syrie qu’elle en a dessiné les frontières modernes et qu’elle a formé ses élites. De quoi tisser des liens privilégiés et comprendre ce qui se joue sur le terrain. Il n’en est rien.

L’histoire confirme que « le couple franco-syrien a tout connu : tension, lune de miel, manipulation, réconciliation puis divorce et, aujourd’hui, haine » comme l’écrivent les auteurs dans leur introduction. Relation schizophrénique et double jeu. Depuis l’arrivée au pouvoir de Bachar el-Assad, il y a de ça. Avec la Syrie, la France revendique d’être animée par la morale et la justice mais la réalité est autrement plus nuancée. À la mort de son père en 2000, Jacques Chirac prend le jeune Bachar (il a alors 34 ans) sous son aile, pensant que ce dernier l’écoutera. Dès 2005, le président français veut voir le régime syrien balayé, après l’assassinat de son ami, l’homme d’affaires libanais Rafic Hariri. Mais en 2006, la France livre pourtant des hélicoptères à Bachar el-Assad pour ses besoins personnels. Deux ans plus tard, Sarkozy relance la relation franco-syrienne et replace le dirigeant syrien sur le devant de la scène, aidé en cela par le Qatar. Des contrats sont signés même si les affaires, quel que soit le degré d’entente, n’ont jamais cessé. Y compris pendant la révolution d’ailleurs puisque c’est à une entreprise française qu’a été confié le prolongement des tunnels entre le palais de Bachar el-Assad et sa résidence. En 2008, Sarkozy convie même le Syrien à assister au défilé du 14 juillet. La lune de miel dure quelques années, jusqu’en 2011. En 2012, Sarkozy déclare haut et fort que Bachar el-Assad doit partir, ce qui pousse d’ailleurs le président Hollande, à peine élu, à réagir durant l’été. Comme le révèle Georges Malbrunot et Christian Chesnot, les chemins de Damas sont assurément tortueux. Cela dit, Bachar el-Assad, dans un pays en guerre, détruit, qui a fait près de 200 000 morts, continue de le répéter : tout va bien. La preuve, un centre commercial à 50 millions de dollars, vient d’être inauguré en son fief, à Tartous.

Grands reporters, Georges Malbrunot et Christian Chesnot ont été otages en Irak en 2004. Le premier est journaliste au Figaro, le second à France Inter. Spécialistes du Moyen-Orient, ils ont signé plusieurs ouvrages dont L’Irak de Saddam Hussein (Éditions n°1, 2003), Mémoires d’otages (Calmann-Lévy, 2005) et Qatar, les secrets du coffre-fort (Michel Lafon, 2013).