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À la fin des années soixante, l’Europe est secouée par une jeunesse en quête de liberté et de romantisme révolutionnaire. En Allemagne, cette aspiration s’exprime avec une violence inédite. Une poignée de jeunes hommes et femmes cherche à fissurer l’ordre établi par la force armée. Durant près de vingt-huit ans, au cours de ce que l’on appelle les « Années de plomb », le pays va être le théâtre d’une véritable guérilla urbaine.

« Étant elle-même beauté, la jeunesse n’a pas besoin de sérénité : dans l’excès de ses forces vives, elle se laisse volontiers vampiriser par la mélancolie ». Le propos est de l’écrivain allemand, Stefan Zweig. Il figure dans sa nouvelle intitulée La confusion des sentiments. Parue en 1927, elle aurait pu être prophétique des trois dernières décennies du vingtième siècle.

En effet, la jeunesse née pendant la deuxième guerre mondiale est mélancolique. Une certaine jeunesse en tout cas. Celle qui, dans le monde entier, veut se désolidariser du joug des impérialismes, américain notamment. Celle d’Europe, qui aspire à une société plus libre et moins dominée par les partis politiques traditionnels. Celle d’Allemagne, qui, plus que toutes les autres, semble cristalliser ces aspirations à un rêve qui s’incarnerait dans un monde nouveau.

Elle se sent écrasée par une chape de plomb. Celle qui pèse sur elle depuis la période nazie. Parce qu’on a fait miroiter un Reich de mille ans à leurs pères, les enfants veulent cautériser une plaie purulente qui suinte sur leurs jeunes vies. Au fer rouge, s’il le faut, celui du sang, celui de la révolution.

Une attitude qui n’a rien d’étonnant en une époque où la violence est omniprésente et sa médiatisation assumée. Les années soixante connaissent tour à tour la crise des missiles de Cuba, l’assassinat de John F. puis de Robert F. Kennedy, celui de Martin Luther-King et de Che Guevara. Des meurtres perpétrés par des Hommes ou des États, qui donnent naissance à autant de martyrs et de mythes. La violence semble être le moyen suprême pour une société de se purger de ses maux.

L’Allemagne ne fait pas exception à ces exhalaisons méphitiques. Rudi Dutschke, leader de l’opposition étudiante, marxiste affiché, est lui aussi victime, en 1968, d’une tentative d’assassinat dans l’Allemagne divisée de l’après-guerre. Voilà de quoi nourrir la révolte qui gronde et cherche des exutoires. Le pouvoir en place le sait, le sent. Il cherche à la juguler par la force, en interdisant notamment les manifestations. Le meilleur moyen de légitimer l’action illégale pour les plus extrémistes des opposants.

La contestation va s’exprimer spécifiquement à travers deux individus, ersatz de Bonnie and Clyde de l’action politique violente : un homme, Andreas Baader et une femme, Gudrun Ensslin. Un étudiant en arts plastiques et une étudiante en lettres, fille d’un pasteur. Deux parfaits anonymes qui vont faire irruption dans l’actualité au lendemain d’explosions survenues, au cœur de Francfort, dans deux grands magasins.

Les deux jeunes adultes sont les auteurs de ces exactions qui visent à toucher les temples modernes, ceux de la consommation. Les explosions qu’ils ont provoquées, résonnent en écho à une forme de romantisme, celui de l’extrême gauche allemande. Le monde intellectuel a toujours eu en son sein, une frange qui, par-delà un corpus doctrinal, rêve d’action et de passage à l’acte. Réveiller les consciences par la fureur et les armes ; user de l’explosif pour briser la gangue de l’ancien monde, voilà le but.

Ulrike Meinhof, rédactrice en chef de la revue Konkret, veut inscrire son empreinte dans cette démarche. Elle prend la tête d’un commando pour libérer les deux prévenus, au moment de leur transfert de la prison vers l’Institut allemand pour les affaires sociales. Par ce coup de force spectaculaire, réalisé le 14 mai 1970,Le 20 avril 1998 les chefs de la RAF décident de dissoudre officiellement un mouvement qui n’aura jamais compté que 80 membres actifs en son sein. organisé de bout en bout par la journaliste, naît un nouveau mouvement. Il s’agit de la R.A.F. : la Rote Armee Fraktion – Fraction Armée Rouge. Une structure d’inspiration révolutionnaire, au contenu programmatique clairement défini, dans une charte intitulée Bâtir l’Armée Rouge. Les thématiques habituelles aux groupuscules d’agitateurs y sont développées : lutte des classes, résistance armée, dénonciation de l’uniformatisation culturelle, internationalisation du capital etc.

Les lois d’exception promulguées pour y faire face sont de peu d’effet et d’une efficacité négligeable. De nouveaux membres se joignent au noyau dur des origines. Holger Meins et Jan-Carl Raspe grossissent les rangs de ce groupe, qui se forme aux armes, dans les camps d’entrainement du Fatah1, en Jordanie. Ils y apprennent l’art de la guérilla et de la discipline. Des armes redoutables pour qui veut braquer des banques, voler des véhicules et des documents monnayables. Car la révolution se nourrit aussi d’espèces sonnantes et trébuchantes, pas seulement d’idées généreuses ou de diatribes politiques.

En avril 1971, le groupe présente publiquement son manifeste intitulé Le concept de guérilla urbaine (voir ci-dessous). C’est le pas de trop pour la République fédérale allemande, qui va lancer une vaste opération destinée à traquer ces fauteurs de troubles qui défient explicitement son autorité. Une traque est lancée, qui fait des victimes du côté des terroristes2 et des forces de l’ordre3 , mais aussi de la population.

L’acmé de cette violence se situe en 1972, avec des attentats à la bombe contre des bâtiments militaires américains notamment. Les principaux cadres du mouvement sont arrêtés en juin de la même année : Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Ulrike Meinhof, Jan-Carl Raspe et d’autres encore. C’est à ce moment que va s’ouvrir, dans la société allemande, parmi les médias et les intellectuels, un vaste débat sur les conditions de détentions de ces prisonniers particuliers. La question de leur statut se pose avec acuité : sont-ils des détenus de droit commun ou doivent-ils être traités comme des prisonniers de guerre 4 ?

Une question polémique, dont s’empare la gauche allemande, grâce à l’efficace travail de communication mené par les avocats des détenus, Klaus Croissant, Siegfried Haag ou Otto Schily. Une solidarité de l’émotion se développe, à travers l’accusation, à l’endroit de l’État allemand, de « torture par l’isolation ». Des comités de soutien naissent. Une partie de l’opinion publique prend fait et cause pour ces détenus qui entament une grève de la faim. À la suite de laquelle un des détenus, Holger Meins, meurt le 9 novembre 1974, déclenchant des manifestations de masse et une réaction immédiate du groupuscule révolutionnaire : le 10 novembre 1974, le juge von Drenkmann est assassiné au cours d’un enlèvement qui tourne mal.

Une nouvelle génération de révolutionnaires voit le jour et prend le relai des “glorieux“ ainés, détenus dans la prison de Stammheim. Les avocats des prisonniers servent d’agents recruteurs. Tout comme le Collectif socialiste des patients de Heidelberg 5. Ces jeunes pousses vont poursuivre les coups de forces. Ainsi, le 27 février 1975, à quelques jours des élections au Land de Berlin, Peter Lorentz, tête de liste de la C.D.U.6, est enlevé aux fins d’obtenir la libération de quelques terroristes. La méthode est fructueuse : cinq prisonniers sont libérés et expulsés au Yemen. De quoi poursuivre la lutte armée.

Le 24 avril 1975, le mouvement décide d’une prise d’otage à l’ambassade d’Allemagne de l’ouest, à Stockholm. Le commando baptisé Holger-Meins exige la libération inconditionnelle des têtes de la R.A.F. La tentative est vaine et se dénoue dans un bain de sang. Deux otages sont exécutés, les membres du commando faits prisonniers et l’on parvient à établir que l’avocat d’Andreas Baader, Siegfried Haag, a contribué personnellement à la planification d’attentats. 

L’année 1977 sera particulièrement sanglante. Une série d’attentats a lieu en représailles du suicide d’Ulrike Meinhof et de la condamnation à perpétuité des membres du groupe Baader. Le procureur Siegfried Buback et son chauffeur sont assassinés le 7 avril 1977, ainsi que le président de la Dresdner Bank, Jürgen Ponto, le 30 juillet de la même année. Détail sordide : la filleule du grand patron de banque fait partie du commando meurtrier. Comme si cela n’était pas encore suffisant, la R.A.F. enlève le patron des patrons allemands, Hanns Martin Schleyer, pour mettre en évidence le rôle qui a été le sien lors de la seconde guerre mondiale en sa double qualité de membre du parti nazi et de son appartenance à la SS. Son corps est retrouvé, à Mulhouse, dans le coffre d’une voiture.

Par une troublante coïncidence, lors de la « nuit de la mort de Stammheim 7 », quatre détenus de la F.A.R. se donnent la mort : Raspe, Baader, Ensslin et Möller. Le résultat de la dialectique macabre de tous les mouvements révolutionnaires face aux pouvoirs établis.

Il faut attendre les années 1990 pour que les révolutionnaires perdent toute crédibilité et sympathie de l’opinion publique. Les attentats avortés contre le commandant des forces de l’OTAN en Europe et l’assassinat du patron de la Deutsche Bank, quelques jours après que le mur vienne de tomber, vont avoir raison de la R.A.F. C’est le 20 avril 1998 que ses chefs décident de dissoudre officiellement un mouvement qui n’aura jamais compté que 80 membres actifs en son sein, mais aura fait vaciller l’Europe de l’immédiat après-guerre.

(1) Mouvement de libération de la Palestine, fondé par Yasser Arafat en 1959
(2) Petra Schelm est tuée par balle le 15 juillet 1971
(3) Norbert Schmid et Herbert Schoner, respectivement tués les 22 octobre et 22 décembre 1971
(4) Richard Epple, est victime d’une bavure le 1er mars 1973
(5) Fondé le 12 février 1970 par des patients en psychiatrie de la polyclinique de Heidelberg.
(6) Union chrétienne démocrate
(7) Du nom de la prison où sont incarcérés les terroristes

« CE QU’IL EST CON CE BAADER ! »

Andreas Baader © DR

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Pour l’opinion publique, la Fraction Armée Rouge restera à jamais, la « Bande à Baader », du nom du chef et cofondateur de l’organisation. Son patronyme, est synonyme du combat de la jeunesse contre l’ordre établi. Et pourtant l’on sait peu de choses sur cet homme né en 1943 à Munich, dans le cœur de l’Allemagne nazie. Il est un enfant sans père ni repères. Orphelin à 2 ans, il est élevé dans un cadre matriarcal par sa mère, sa grand-mère et sa tante. En quête permanente de lui-même, il est à la recherche de ses propres limites, dans une forme de rébellion continue. Il est connu des services de police pour ses virées nocturnes, au volant de voitures puissantes, en général volées, qu’il conduit…sans permis ou avec des documents administratifs falsifiés. Ses activités professionnelles se limitent à de “petits boulots“, comme ouvrier du bâtiment, journaliste dans la presse à sensation ou modèle occasionnel pour des magazines homosexuels. Il a une fille, née en 1965, fruit d’une relation avec Ellinor Michel, peintre, avec laquelle il vit un temps, en compagnie de son mari Manfred Henkel. C’est d’ailleurs ce dernier qui élèvera la fille de l’amant de sa femme. Condamné pour avoir incendié des grands magasins à Francfort, il ne purge pas de peine et disparaît provisoirement à Paris et en Italie. De retour à Berlin en 1970, il est dénoncé à la police lors d’un contrôle de police simulé. Condamné à purger sa peine à la prison de Tegel, il s’évade grâce à l’intervention d’Ulrike Meinhof, son égérie qui va devenir son binôme diabolique. Avec elle, il va semer la terreur pendant trois décennies en Allemagne de l’Ouest puis de l’Allemagne réunifiée. C’est cette muse démoniaque qui va être à l’origine d’une rencontre entre le terroriste et Jean-Paul Sartre au centre pénitentiaire de haute sécurité de Stuttgart. Le courant ne passe pas entre les deux hommes. Le penseur français, s’il dénonce sans ambiguïté les conditions d’incarcération des membres de la Fraction Armée Rouge, déchainant par là même l’ire de la presse allemande, porte un jugement sans appel sur Andreas Baader à travers une affirmation terrible : « Ce qu’il est con ce Baader »1.

(1) En allemand : « Was fûr ein Arschloch »

EXTRAITS DU MANIFESTE

La bande à Baader / Der Baader Meinhof Komplex - Film réalisé par Uli Edel / Sortie en 2008

La bande à Baader / Der Baader Meinhof Komplex – Film réalisé par Uli Edel (2008)

Conception de la guérilla urbaine est le nom du manifeste de la Fraction Armée Rouge. Il constitue la base idéologique du mouvement, celle qui légitime l’usage de la violence. Extraits choisis :

« La peur a traversé le dos des dominants, qui pensaient déjà avoir tout en main, cet État et tous ses habitants et classes et contradictions et réduit les intellectuels à leurs revues, enfermé les gauchistes dans leurs cercles, désarmé le marxisme-léninisme. La structure de pouvoir qu’ils représentent n’est pourtant pas aussi vulnérable que leur effarouchement peut nous le laisser penser… »

« Sous le couvert de l’intérêt général, le dirigisme étatique tient en bride la bureaucratie syndicale par le biais des contrats de progrès des salaires et la concertation. Participant avec l’aide militaire et économique aux guerres d’agression des USA, la République fédérale profite de l’exploitation du tiers-monde sans avoir la responsabilité de ces guerres, sans avoir affaire avec une opposition intérieure... »