© Aziz Mébarki

La création de « son » festival a placé Marly sur la carte du jazz en France : Patrice Winzenrieth est depuis 2005 aux manettes du Marly Jazz Festival, qui a su attirer de grands noms de la note bleue tout en faisant la place à la scène locale et aux musiciens émergents. Rencontre avec un amoureux tardif de la musique jazz qui s’est bien rattrapé depuis…

Alors que la quinzième édition du Marly Jazz Festival s’apprête à débuter, Patrice Winzenrieth a fait les comptes : il a proposé pas moins de 169 concerts pour 79 soirées à un public qui a toujours répondu présent. « La fréquentation est en augmentation régulière depuis les débuts » précise-t-il : environ 2000 festivaliers en 2018, tous concerts confondus, accueillis par 25 bénévoles par soir. Un succès déjà au rendez-vous, dans une moindre mesure, lors de la toute première édition à la Louvière, le centre socio-culturel de Marly, aux dimensions et aux conditions plus modestes que le NEC, la salle de concert qui accueille désormais l’événement. « Les gens étaient heureux, c’était alors l’essentiel » note Patrice. À l’affiche ce soir-là, on retrouvait des pointures comme Omar Sosa ou Stéphane Belmondo. Depuis, d’autres ont afflué : Kenny Garrett, Michel Portal, André Ceccarelli, Stanley Clarke, Avishai Cohen, les frères Moutin… autant de noms que Patrice ne trouvait auparavant que dans les rayonnages de sa discothèque.

La passion lui est venue sur le tard : sa crise de la quarantaine a été une crise de jazz. Il achetait alors trois ou quatre disques par semaine, un peu au hasard, allant de découvertes en déceptions, ces dernières devenant parfois des révélations quelques années plus tard. « C’est aussi un apprentissage, une sensibilité qui évolue. J’ai une telle collection, je ne sais même pas ce que j’ai ! » Il s’investira d’abord dans une association qui fera la production d’artistes jazz. C’était l’époque de la fermeture des Trinitaires à Metz, salle emblématique du genre, puis de sa réouverture sous d’autres couleurs musicales, et aussi de la fin de plusieurs festivals locaux. C’est lors d’une conversation avec Jean Pauline, alors directeur de la Louvière, que Patrice fait part de son envie de festival. « Ça s’est décidé en trois secondes, raconte Patrice. On ne savait pas s’il y aurait une seconde édition, puis à la troisième, on a commencé à être pris au sérieux, car on ne te reconnaît et te soutient que si tu fais tes preuves. Il a fallu s’imposer. » Son fils Anthony a grandi en même temps que le festival. Aujourd’hui guitariste de jazz à Paris, il aide son père à repérer de nouveaux groupes. Quelques années auparavant, Patrice l’a encouragé à entrer au Conservatoire de Marly. « Il n’y avait pas de classes de jazz dans les conservatoires à cette époque, se souvient-il. Aujourd’hui les jeunes musiciens ont une approche différente, moins autodidacte, plus cadrée. Mais ils apportent leur culture du mélange, et cela contribue à l’évolution du genre. »

Patrice tient les rênes de l’aspect artistique du festival mais aussi de son aspect financier voire pratique. Omniprésence nécessaire ou choisie ? « Monter une programmation est très lié aux moyens financiers dont on dispose, je trouve ça logique de gérer les deux. C’est juste ma méthode, cela correspond à mon tempérament » explique-t-il. Lui qui s’enthousiasme pour les grands pianistes comme Giovanni Mirabassi ou Jean-Michel Pilc, qu’il a pu faire venir à Marly, Brad Mehldau, qu’il a raté de peu, ou encore l’incontournable Michel Petrucciani, met également en avant les jeunes pousses et la scène locale. Les premières partie du Marly Jazz Festival sont souvent celles des découvertes, des expérimentations propres à la scène actuelle qui mêle rock ou musique électronique aux accords traditionnels du jazz. « Il faut satisfaire les attentes des gens tout en leur faisant découvrir des choses ; c’est l’esprit du jazz. J’aimerais que le public vienne aussi nombreux pour ces concerts-là que pour les têtes d’affiche, maintenant que l’on a fait nos preuves… Mais cela n’est pas vraiment le cas. J’ai fini par me dire que c’était un peu présomptueux comme ambition. »

Toujours fasciné par l’enthousiasme et la capacité des jazzmen à donner de leur personne, Patrice Winzenrieth a beaucoup de bons souvenirs liés au Marly Jazz : son idole Kenny Garrett pour un rappel où il invita tout le monde à danser devant la scène, la tromboniste Sarah Morrow, pied plâtré, qui joue pendant près de trois heures à la Louvière dans une ambiance de folie, la rencontre avec les frères Moutin dès la deuxième année, qui s’est cette fois-là poursuivie au bar… Des souvenirs à l’image de son envie pour l’avenir : prolonger la fête avec une journée, peut-être un week-end en plus pour le Marly Jazz Festival. « Organiser ce festival, c’est aussi permettre une alchimie qui rend ce genre de moments magiques : une alliance entre le talent des musiciens et leur générosité. »


Marly Jazz, quinzième !

Ça se passe un peu avant et pendant le week-end de la Pentecôte pour laisser aux bénévoles et aux festivaliers le temps de se remettre de leurs émotions : une stratégie parmi d’autres imaginée par Patrice Winzenrieth pour attirer au Marly Jazz Festival le maximum de spectateurs. Autre stratégie, une constante à Marly : associer chaque soir une formation jeune et/ou aventureuse à des noms plus connus des amateurs. Pour cette quinzième édition, huit groupes seront à découvrir quatre soirs durant (voir notre double-page dans ce même numéro), précédés par des formations locales en apéros-jazz gratuits sur le parvis du NEC.

Ça démarre très fort le jeudi avec le quintet de Samy Thiébault et son projet entre jazz, calypso, biguine et merengue. « J’ai voulu dès le premier concert une belle formation en première partie, qui est d’ailleurs facilement du niveau d’une seconde partie de soirée, explique le programmateur. Presque tous les musiciens sont déjà venus jouer à Marly. » Patrice ne manque pas de souligner, en détaillant avec nous la programmation de cette quinzième édition, la diversité des sensibilités et des esthétiques qui la caractérise : hommage au jazz-rock avec le trio Charlier-Sourisse-Winsberg, croisements entre hip-hop et jazz avec We are 4, voyage mondial à dos d’accordéon avec Marc Berthoumieux, et le dimanche apothéose avec le groupe du percussionniste Trilok Gurtu, artisan de la rencontre entre jazz et musique indienne. « Et les premières parties sont de vraies découvertes, qui séduisent parfois même plus que les têtes d’affiche » signale Patrice Winzenrieth. Le duo piano-batterie d’Obradovic et Tixier, vainqueur du tremplin Rézzo Focal de Jazz à Vienne, ou Gregory Ott et Guillaume Cherpitel, deux pianistes habitués de la scène du Marly Jazz Festival, seront de la partie. « De manière générale, je réalise la programmation pour qu’elle soit accessible et séduisante aussi bien pour les aficionados du jazz que pour les non-initiés. »