© Jean-Louis Hess

Ingénieur agricole de formation, Jean Vogel a travaillé en Afrique avant de s’installer sur la terre natale de sa mère, à Saâles, entre Alsace et Vosges. Il y est paysan, puis se colle en 1995 au mandat de maire. Pionnier de l’écologie municipale, audacieux, souvent résumé à un empêcheur de gouverner en rond, il achève son quatrième et dernier mandat en publiant un livre passionnant, qui se lit comme un roman. On le referme sur un étonnant mélange de sentiments, où l’on balance de l’enthousiasme à la désolation. Il décrit la somme des embûches et les raisons d’y croire encore. Son Appel de Saâles, entre réquisitoire contre le ronronnement du monde politique, guide pratique de la co-construction et hymne à la diversité française, s’adresse peut-être d’abord aux jeunes : « Allez-y, investissez-vous ! », semble les supplier ce drôle de notable. 

De Saâles (830 habitants), beaucoup ne connaissent que le col éponyme, reliant l’Alsace à la Lorraine, un lieu de passage. Lieu de vie, aussi. En quatre mandats, Jean Vogel et ses équipes ont bousculé les habitudes et modifié l’avenir. « Il a changé la vie. Le résultat est là, émouvant », écrit Axel Kahn dans sa préface. L’essayiste, marcheur et généticien évoque ces maires « explorateurs des possibles », ces « Don Quichotte chargeant trop souvent les moulins à vent de la suffisance de nombre de politiques et d’édiles plus favorisés ». Axel Kahn parle d’un livre-saga, « saga formidable d’une vie et d’une activité de maire rural à la frontière des siècles, des territoires, de l’histoire et des modes de vie. Un maire qui tient à être le premier à vivre au pays de son labeur et de ses innovations, à y fonder une famille, l’un parmi les siens ». Jean Vogel est parmi les siens et sûrement est-ce là le cœur de son engagement politique, de sa vie, plus accessoirement de son livre. Là aussi est la source de son attachement à la France des 36 000 mairies. Jean Vogel : « Le maire est avant tout l’animateur d’une équipe au service d’un territoire et se doit de connaître tous ses habitants. Cette équipe a certes un rôle en termes de développement, mais elle a une fonction essentielle, celle d’assurer du lien, une cohésion, une solidarité, une fraternité collective. C’est pourquoi je pense que la fusion des communes est souvent une fausse bonne idée ». L’engagement de ce maire hors-normes puise également dans ce qu’on pourrait interpréter comme une « La ruralité profonde s’est construite autour de valeurs comme le bon sens, le pragmatisme, l’équité, la simplicité, l’horreur de la gabegie, le parler-vrai, le sens des communs. »dualité : à la fois révolutionnaire, détestant les vieilles habitudes du gratin politique, et conservateur, louant le bon sens paysan : « Modifier radicalement l’évolution en cours revient avant tout à répondre au défi de l’attractivité. Argent et vie facile n’ont jamais fait partie du code génétique de la ruralité profonde. Celle-ci s’est construite autour de valeurs comme le bon sens, le pragmatisme, l’équité, la simplicité, l’horreur de la gabegie, le parler-vrai, le sens des communs. Rendre nos territoires attractifs, c’est semer deux graines dans ce terreau de valeurs. La première est celle d’un développement soutenable et responsable, la seconde est celle d’une qualité de vie choisie et co-construite. Ces deux graines avaient fini par germer dans notre vallée, attirant certes peu de jeunes couples, mais de plus en plus de jeunes retraités ». De cette dualité, Jean Vogel a fait une complémentarité, rangeant le bonhomme chez les inrangeables. Il est insaisissable aux yeux des partis qui fonctionnent en cases et castes. Pour comprendre l’engagement de cet homme, il faut se rendre en Afrique. « J’ai l’Afrique dans ma peau », dit-il. L’Afrique où il a démarré sa carrière d’ingénieur, l’Afrique dont il s’inspire dans sa gestion communale. C’est à son retour, après onze ans là-bas, qu’il s’installe à Saâles, là où sa mère est née, là où il passait « des vacances à la Pagnol », où sa grand-mère « tenait le bien nommé Café de l’Europe, qui jouxtait la boucherie familiale ». « J’avais même commencé très tôt une carrière de garçon de café qui n’eut pas de suite ». C’est de la terre dont il veut vivre. Il a 33 ans lorsqu’il crée son exploitation, il est paysan-producteur de petits fruits. Il est élu maire peu de temps après, à l’issue d’une « épique campagne ». « Une fois élu, je fus étonné de la prévenance de la quasi-totalité de la population et de la déférence de nombreux Saâlois. Jeannot était devenu Monsieur le Maire. Mais beaucoup comprirent que Monsieur le Maire demeurait avant tout Jeannot ». Ce sont les bonheurs et malheurs de ces vingt-trois années que Jean Vogel partage dans son livre. Plus qu’un récit, il porte un réquisitoire contre la standardisation, un hymne à la diversité des territoires français, un acte de foi dans l’engagement citoyen, une ode à la convivialité, un appel à la simplicité, une raison d’y croire encore (lire par ailleurs). C’est aussi un excellent guide pratique pour qui voudrait embrasser ce drôle de métier d’élu local rural (ça marche aussi pour les citadins), édile trimballé entre d’éphémères honneurs et de tenaces rancœurs, entre la fierté du travail accompli et l’inquiétude de la fragilité des acquis. Jean Vogel raconte – et ça se lit comme un roman – l’émergence de la démocratie locale, le sauvetage d’une laiterie, la réhabilitation du centre-village et le refus d’aménager de nouveaux lotissements, la création d’un marché de producteurs faisant aujourd’hui référence, l’éloignement des centres de décision, la longue quête du droit suite à un accident de poids-lourd, la tempête de 1999 et « le terrible sentiment d’abandon », les manifs pour interpeller les médias, la République des notables et des hauts-fonctionnaire, « la guerre aux géraniums », la chaufferie au bois, l’audace « pas toujours récompensée », la désobéissance parfois nécessaire, les rumeurs, les coups bas, la mobilisation des bonnes volontés, les « lois ruralicides », les maires « mendiants » et « seuls »… le tout parsemé de portraits, peints comme des hommages à ceux qui l’ont accompagné dans l’aventure. Car d’explorateurs et d’aventuriers il est bien question dans ce carnet de route politique.

L’appel de Saâles. Le combat d’un maire pour réveiller la France rurale
par Jean Vogel, en librairie le 12 septembre, éditions La Nuée Bleue, 289 pages, 22€, préface d’Axel Kahn.
Jean Vogel dédicacera son livre au Livre sur la place, à Nancy (13 au 15 septembre), et au Festival International de Géographie, à Saint-Dié-des-Vosges (4 au 6 octobre).

Une intime conviction

« Souvent, aux confins d’une région se dégage l’étrange sentiment de surplomber une falaise donnant sur la mer », écrit Jean Vogel, maire d’une cité aux confins de l’Alsace, de la Lorraine, perchée-coincée entre les deux. D’une falaise, on tombe parfois. On voit aussi plus loin. C’est l’état d’esprit de Jean Vogel, combinant la vision d’avenir et la proximité avec ses concitoyens, appelés à co-construire. Il râle, il dézingue, il dénonce les différentes France qui cohabitent dans l’injustice. Mais surtout Jean Vogel dessine des pistes et propose. Celui qui fut aussi président de l’Association du Massif Vosgien, surnommé parfois « le frondeur de l’AMF » (Association des Maires de France), invite par exemple à créer « une dynamique autour de produits agricoles et agro-alimentaires de haute-qualité » : « Construire un développement soutenable et responsable est indissociable d’une vision au moins à moyen terme. En économie, l’expression « avantages comparatifs » revient régulièrement. La France en possède un qu’elle feint d’ignorer : la variété et la richesse de ses terroirs. Or, la mondialisation entraîne un nivellement synonyme de banalisation et de standardisation. Nos centres-villes ne seront plus, quand ils ne le sont pas déjà, que des copier-coller, occupés seulement par des boutiques franchisées ou succursales de multinationales. Bon nombre de nos produits de terroir vont disparaître (…). J’ai l’intime conviction que, malgré les difficultés rencontrées, les productions agricoles alternatives, autres que celles liées au lait ou à la viande, peuvent constituer une opportunité pour le massif vosgien. Certaines sont emblématiques, comme le miel, les plantes, les petits fruits. Pommes de terre, jus de fruits, maraîchage constituent des créneaux qui retrouvent une nouvelle jeunesse avec la vente directe aux consommateurs (…) À l’heure de la mondialisation, la France jouit d’une excellente renommée et d’un savoir-faire certain ».