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Entre septembre 1939 et mai 1940, 300 000 Mosellans sont évacués. Ils quittent précipitamment leur maison ou leur ferme pour s’entasser dans des trains en direction du sud, de l’ouest, du nord. L’exil sera bref pour ceux qui choisissent de rentrer en Moselle dès que c’est possible. Mais le « pays » n’est plus en France.

« Premier septembre : la route de Sierck et de Thionville était particulièrement encombrée (…) des milliers de voitures les plus diverses se succédaient et se suivaient… Des enfants pleuraient et des gosses gémissaient. De pauvres nouveaux nés étaient cahotés sans soin sur les bras d’une mère qui se traînait à la suite des autres (…) À chaque village traversé s’adjoignaient encore d’autre personnes qui grossissaient et amplifiaient l’exode… ».

Dans son roman Tragédie Lorraine, paru en 1946, Gabriel Steiff 1 raconte ce que fut l’évacuation des Mosellans en septembre 1939. 200 000 Mosellans quittent ainsi brutalement leurs foyers à l’automne pour être, en grande majorité, hébergés en Charente, dans la Vienne et la Charente-Maritime. Les mineurs de charbon et les gars de la sidérurgie filent en direction du nord ou de la Loire car du boulot les y attend dans les mines et les usines. C’est le bout du monde pour de nombreux paysans et ouvriers n’ayant guère eu l’occasion de voyager. « J’avais le cœur brisé parce que j’ai dû laisser mon petit chien Schnouky. Mais d’un autre côté, j’étais excitée à l’idée de partir parce que je n’avais jamais quitté Hombourg-Haut, sauf pour aller à pied à Merlebach acheter des chaussures ».

Le temps presse, les évacuations visent à les protéger, eux les gens qui vivent entre la frontière allemande et la ligne Maginot, dans la « zone rouge ». Le 1er septembre 1939 marque le début de l’attaque allemande contre la Pologne. Pas question de trainer, de tout déménager. Il faut déguerpir et laisser les troupes prendre position. Les évacués ont droit à 30 kg de bagages. Et on entasse les paquets, les valoches Les Mosellans parlent avec un sacré accent, voire en patois, en luxembourgeois. Ça sonne parfois un peu allemand non ? Alors on s’explique, on se justifie.et les baluchons, qui contiennent aussi de quoi manger pour plusieurs jours, sur des charrettes s’il est nécessaire de faire des kilomètres pour rejoindre les centres et les gares d’accueil d’où sont partis les trains pour des voyages de plusieurs jours dans des conditions sommaires. Dans les fermes, les paysans tentent de confier leurs bêtes et quand ce n’est pas possible, elles se débrouilleront. Comme le chien, le chat… On ne prend même pas la peine de fermer les maisons à clé. C’est la meilleure solution pour éviter que les soldats qui s’agitent ne les défoncent sans ménagement. Courant mai 1940 marqué par l’attaque allemande du 10 mai, ils sont 100 000 Mosellans de plus à devoir quitter leurs villages. Après les familles du bassin minier, des environs de Sierck-les-Bains ou de Bouzonville, c’est au tour des habitants du Thionvillois de plier bagage pour partir sur les routes. Direction le sud, le centre, l’ouest…

La vie n’est pas facile pour ces 300 000 « exilés de l’intérieur », originaires de 300 communes. Tout est censé avoir été préparé mais ce n’est pas le cas partout. Et comment pourrait-il en être autrement quand, du jour au lendemain, certaines communes poitevines voient leur population multipliée par deux et accueillir des milliers de personnes, majoritairement des femmes, des enfants, des personnes âgées ? Alors, il faut parfois se contenter de peu. Il faut composer avec la proximité de ses hôtes, sa peine, l’incertitude, le mal du « pays ». La faim aussi. « La vie quotidienne était rythmée par l’espoir du retour. Le ravitaillement, c’étaient les cartes, les échanges, le marché noir, les queues devant les magasins, les déceptions ». Il faut encaisser les regards et les remarques, aussi. Forcément. Les Mosellans parlent avec un sacré accent, voire en patois, en luxembourgeois. Ça sonne parfois un peu allemand non ? Alors on s’explique, on se justifie, on échange quelques coups parfois quand les mots ne suffisent plus. La vie est dure mais au fil des semaines, les Mosellans et leurs « hôtes », qui font parfois tout ce qu’ils peuvent pour les accueillir au mieux, apprennent aussi à se connaitre, à se découvrir. Des amitiés et des amours vont naitre, s’épanouir et durer toute une vie pour certaines.

L’armistice est signé le 22 juin 1940. Dès juillet, les Mosellans qui le désirent peuvent rentrer chez eux. Alors, certains reprennent le chemin du retour. Parfois, pour rien. Ils ne rentrent pas dans le cadre, ne satisfont pas aux critères allemands. Alors demi-tour. Ils viennent grossir les rangs des expulsés qui ne sont pas aux « normes ». Les trains se croisent. Il y a ceux qui rentrent et ceux qui partent. Lorsqu’ils arrivent enfin chez eux, les familles trouvent leurs maisons et leurs fermes, souvent en piteux état. Les noms des rues ont changé. Il est désormais interdit de porter le béret ou de s’exprimer en français. « Nous n’étions pas en odeur de sainteté dans notre propre village », raconte Pierre Dap, dans le livre Pierre Dap, une volonté Lorraine (voir extrait ci-dessous), « de retour de la Vienne où ils avaient été traités de ‘Boches’, les Contzois étaient maintenant désignés, avec mépris, comme étant des ‘Franzosen’ par l’occupant allemand ». Dès juillet 1940, les anciennes frontières, celles de l’annexion de 1871, sont rétablies. La Moselle est alors, à nouveau, allemande.

(1) Cité dans le Catalogue de l’exposition Un exil intérieur : l’évacuation des Mosellans du Département de la Moselle


Philippe Wilmouth : « La germanisation fut vraiment très brutale »

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Historien et président de l’Association pour la Conservation de la Mémoire de la Moselle en 1939-45 (Ascomemo),  Philippe Wilmouth a consacré de nombreux ouvrages à la Moselle, de cette époque.

Évacuation, expulsion… De quoi parle-t-on en 1939 et 1940 ?

En septembre 1939 jusqu’en mai 1940, ce sont des évacuations. L’objectif est alors de protéger les populations proches de la frontière allemande, en les déplaçant, pour laisser la place aux troupes. Un peu plus tard et pour plusieurs années, ce seront des expulsions, voire des déportations. On peut citer notamment les Patriotes résistant à l’occupation (PRO), en 1943, qui refusent l’annexion de « fait ». Des familles entières sont alors expédiées en Silésie, par exemple.

Où s’installent ces Mosellans, 300 000 personnes en tout  ?

Lors des premières évacuations, de très nombreux Mosellans sont emmenés dans la Vienne et en Charente. Parce qu’ils ont des compétences professionnelles particulières, des mineurs sont envoyés dans le nord de la France et les ouvriers de la sidérurgie, du côté de la Loire. En 1940, tout particulièrement, les départs se font dans la panique, en direction du sud et du centre comme le Puy-de-Dôme, notamment. Les Allemands ont organisé les choses mais en zone libre, on n’est pas forcément prêts à accueillir 100 000 personnes, dans de bonnes conditions. Beaucoup se retrouvent dans la région de Lyon et, au fil des mois, ils s’installent dans les départements proches, puis dans le sud de la France.

Comment vivent ces Mosellans loin de chez eux ?

Les personnes évacuées bénéficient d’une petite allocation, les gens de la campagne travaillent dans les fermes ou comme je l’indiquais précédemment dans les mines ou les usines. Les évacuations étaient temporaires, la priorité n’était donc pas de s’installer durablement même si certains feront ce choix. Au bout de quelques mois loin de chez eux, de nombreux Mosellans rentrent en Moselle car ils sont attachés à leur terre, veulent retrouver leur maison, reprendre leurs activités. Mais tous ceux qui le désirent ne pourront pas revenir. Un tri est fait. Ce sont 23 000 Alsaciens et Mosellans qui sont ainsi refoulés car ils ne répondent pas aux critères de sélection imposés par les Allemands.

De nombreux témoignages sur cette époque insistent sur le fait qu’en très peu de temps la Moselle se germanise.

Cela va très vite. D’abord les Allemands ont défrancisé le territoire avant de le germaniser. C’est l’affaire de deux mois. La germanisation fut vraiment très brutale. Dès juillet 40, les anciennes frontières, celles de l’Annexion de 1871, sont rétablies. C’est une annexion de fait, sans aucune valeur juridique, mais la Moselle et l’Alsace sont intégrées au Troisième Reich.

Propos recueillis par Fabrice Barbian


Pierre Dap : « Ce 14 septembre 1939, la cloche, signal du départ, sonna à 5 heures du matin »

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En 1939, Pierre Dap a 10 ans lorsqu’il quitte Contz-les-Bains avec sa famille pour rejoindre la Vienne. Il a raconté ce départ dans un livre qui lui est consacré intitulé Pierre Dap, une volonté lorraine, paru chez Indola Éditions. Extrait.

Le 2 septembre 1939, le village de Contz-les-Bains qui fait partie des villages de ce que l’on appelle alors « la zone rouge », qui regroupe tous les villages situés entre la ligne Maginot et la frontière allemande, est occupé par le 12e régiment des Chasseurs à cheval de Sedan. Dix jours plus tard, les 450 habitants de Contz prennent le train de l’exode en direction de Dissay, un petit village de la Vienne. « Ce 14 septembre 1939, la cloche, signal du départ, sonna à 5 heures du matin. Vers 9 heures, les camions chargés étaient prêts pour emmener la population jusqu’à la gare de Thionville. Les maisons furent abandonnées portes grandes ouvertes. Les chevaux et les vaches ont été conduits à la ville par les jeunes du village. La sécurité du village fut alors confiée aux gardes frontaliers qui s’installèrent dans les granges. À 16 heures, le train à bord duquel toutes les familles contzoises avaient embarqué avec leurs 30 kilos de bagages réglementaires, quitta le quai », raconte Pierre Dap qui s’apprêtait alors à fêter son dixième anniversaire. À Dissay, la vie n’est pas simple. Le village compte 300 habitants. Il n’est donc pas aisé de trouver de quoi loger 450 personnes de plus. La famille Dap finit par être accueillie par une vieille dame qui vit en face de la boulangerie de la rue principale. Des restrictions alimentaires sont également imposées. Et puis, bon nombre de Contzois ne parlent pas le français ou alors mal. Il n’est donc pas rare qu’ils se fassent traiter de « Boches » par les gens du village. En tout, 200 000 Mosellans ont ainsi trouvé refuge dans un département de repli. Ils seront 100 000 Lorrains de plus, à partir du 10 mai 1940 lorsque la Wehrmacht envahit la Belgique, les Pays-Bas, le Luxembourg et la France. Un an après être partis, dès juillet 1940, les Mosellans sont encouragés à revenir chez eux par les autorités allemandes. Mais des milliers d’entre eux seront également expulsés entre juillet 1940 et le printemps 1941, et tout particulièrement en novembre 1940, car jugés indésirables par les Allemands. Les trains se croisent entre ceux qui rentrent, « les germanophones » et ceux qui doivent partir, les « francophones ». Les Dap passent un an à Dissay. Le 22 septembre 1940, les autorités leur accordent le droit de rentrer chez eux. La seconde annexion a commencé pour l’Alsace et la Moselle et la germanisation sera intense et brutale.


Fernand Huttin : « On parlait le français mais pas le même qu’eux »

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Fin 1940, Fernand Huttin a 9 ans lorsqu’il quitte Metzervisse pour rejoindre son père à Bordeaux.

« C’était éprouvant parce ce que l’on a alors quitté tout le monde, on s’est retrouvés tout seul avec ma mère et mes deux sœurs. Seuls, on ne connaissait personne. Alors il a fallu aller jusqu’à Paris […]. Nos valises ne devaient pas dépasser 12 kilos. Elles contenaient l’essentiel, surtout des vêtements pour l’école, les sous-vêtements, naturellement. Le plus éprouvant, à l’époque en disant au revoir à toute la famille et de partir à Bordeaux alors que le plus loin que je sois alors allé avec mes parents, c’était Strasbourg. On allait tous les ans à Strasbourg à l’exposition. Mais là il fallait prendre le train jusqu’à Bordeaux et passer une nuit dans le train. [….] À Bordeaux, on a été accueillis un peu froidement parce qu’on n’avait pas le même accent. On parlait le français mais pas le même qu’eux. Mais après je suis allé dans une école libre et je m’en suis félicité parce que j’y ai eu de très bons amis. Après trois mois, je suis de retour à Metzervisse. On ne peut pas vraiment parler de changements si ce n’est que nous avions plus le droit de parler le français. À l’école, c’était l’allemand de rigueur. On a appris l’allemand. Moi je parlais un peu le patois luxembourgeois mais l’allemand je ne le parlais pas mais fallait apprendre la langue allemande à l’école. Le premier instituteur que j’ai connu, était de Sarrebruck. C’était un catholique très pratiquant. C’était un homme qui avait le cœur sur la main et qui nous comprenait. Qui a su comment nous guider sans brusquer les choses. […] Lors de l’arrivée des Américains à Metzervisse, j’avais 14 ans, je me souviens d’un moment précis. Devant notre maison il y avait un parterre avec du gravillon. C’était notre terrain de jeux, de football. En face il y avait une famille qui habitait. Il y avait un jeune de mon âge et on se connaissait. Un jour on a vu les Américains. Ils ont mis un char entre les deux maisons. Et le soldat sur le char mangeait des chocolats, des bonbons. Nous étions assis sur les escaliers et on le regardait, la langue pendante naturellement. Lorsqu’il a terminé de manger, il a pris ses restes et un paquet de gâteaux. Il a mis tout cela devant la chenille du char. Et il a tout écrasé. Il y avait encore les pancartes Adolf Hitler Strasse. Ils ont traversé la Moselle, ils ont fait 20 kilomètres et sont arrivés dans un village dont ils ne parlaient pas la langue. On parlait français, luxembourgeois. Et eux l’américain. On ne pouvait pas communiquer. Ils ne savaient pas où ils étaient. Ils se croyaient encore en Allemagne. »

Propos recueillis par Vianney Huguenot


Lucien Hoffman  : « On n’avait jamais connu un voyage aussi lointain »

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Lucien Hoffman quitte Yutz en janvier 40. Il a 9 ans et part avec sa famille rejoindre son père à Bordeaux.

« J’ai quitté la Moselle en janvier 1940, il faisait alors très froid. J’avais 9 ans et avec ma famille nous devions rejoindre Bordeaux où mon père était déjà car il travaillait à la SNCF et avait participé aux déplacements des machines des ateliers de Yutz, pour des raisons de sécurité, on était trop près de la frontière. C’était difficile pour nous de partir aussi loin. On n’avait jamais connu un voyage aussi lointain, bien entendu. Nous étions un peu perdus. Et en plus nous savions que c’était la guerre même si à 9 ans, on ne s’imagine pas encore ce qu’est la vraie guerre. Je ne sais pas quelles étaient les relations entre les personnels SNCF de Moselle et ceux de Bordeaux mais je me souviens d’une anecdote qui faisait rire à l’époque. Un jour, un monsieur voulait aller chez le coiffeur et il a demandé à l’un de ses copains, un Lorrain ou un Mosellan même : « comment on dit pour aller se faire couper les cheveux ». Alors l’autre lui a répondu : « tu rentres dans le magasin, tu dis bonjour et tu dis ‘couper les cheveux, couper les cheveux’. » Alors en route, il se répétait : « couper les cheveux, couper les cheveux ». Et lorsqu’il est arrivé dans le magasin, le coiffeur lui a demandé ce qu’il voulait. Et l’autre lui a répondu : « couper la tête ». Il parait que c’est une histoire vraie. À l’époque très peu d’entre nous parlaient le français. Mon père, né en 1896, n’a jamais connu l’école française mais il parlait très bien cette langue. Il était même correspondant du journal. À Bordeaux, nous étions logés chez un cheminot, monsieur Delpech, qui a tout fait pour que nous soyons à l’aise. Il était très gentil. […] En septembre ou octobre 40, nous sommes revenus en Moselle. On a retrouvé notre maison vide. On avait laissé les portes ouvertes en partant parce que sinon si quelqu’un veut entrer dans la maison, il va casser la porte. Nous étions prévenus, mieux valait la laisser ouverte. Il a donc fallu tout réaménager. La Moselle était alors en cours de germanisation. Les Allemands ont tout de suite changé le nom des rues, tout ce qui était français, il fallait que cela disparaisse : le nom des rues, le nom des places… Et après tout ce qui sonnait le français disparaissait également jusqu’aux plaques commémoratives des monuments aux morts. Toucher à ça, il faut déjà le faire ! Ils ont enlevé les plaques pour, beaucoup plus tard, les remplacer par des plaques allemandes sur lesquelles ils mettaient ce qu’ils voulaient. Même à 10 ou 11 ans, on se rend compte de cela. »

Propos recueillis par Vianney Huguenot

En raison de la crise Covid-19, les commémorations liées à la Moselle déracinée et organisées par le Département de la Moselle, sont reportées au mois de février 2021.