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Plus de trois siècles d’histoire(s) du monde ouvrier en Europe racontés en quatre fois une heure : c’est le pari relevé par le documentariste Stan Neumann. Travailleurs, travailleuses, Le temps des ouvriers est disponible jusqu’au 26 juin en vidéo à la demande sur Arte. Magistral.

Pour dérouler son histoire européenne du monde ouvrier, traitée avec rigueur et exhaustivité, le documentariste Stan Neumann se permet tout de même un léger contre-pied : il propose la sortie en entrée. La sortie d’usine, et ces scènes montrant une foule uniforme et unisexe, instants répétés quotidiennement mais au pouvoir de fascination sans cesse renouvelé, des moments immortalisées par le cinéma dès son origine. « Une masse, une classe, la classe ouvrière », prononce la voix off, celle de Bernard Lavilliers, reconnaissable entre mille, calme, posée, amicale s’agissant du chanteur engagé de longue date auprès par exemple des sidérurgistes lorrains à qui il a consacré un titre mythique, Fensch Vallée

Autre lieu, autres hommes du fer. Aciérie de Terni, années 1960. Un historien italien nous fait entendre un témoignage d’époque : à l’heure de la sortie des ouvriers, « il ne fallait pas être sur leur chemin. Sous aucun prétexte ! C’était comme un fleuve, un fleuve de vélos ! Si on essayait de remonter ce fleuve, on était emporté par cette multitude qui balayait tout sur son passage. Ils entraient par petits groupes, mais ils sortaient en une seule vague qui emportait tout. On aurait dit une thrombose qui obstruait une artère. C’était un spectacle horrible ! » Des mots qui marient l’émerveillement à l’épouvante. « Et cette dualité, relève l’historien, je l’ai rencontrée dans tous les récits ouvriers, où se mêlent en effet terreur et beauté. »

En quatre épisodes de près d’une heure chacun, le documentaire actuellement disponible en vidéo à la demande sur Arte poursuit fidèlement « Le temps, de l’argent pour les uns, un carcan pour les autres… »cette ambition : interroger la place des ouvriers dans le monde qu’ils ont créé. « L’Histoire les a changés et ils ont changés l’Histoire », dit encore le commentaire de Bernard Lavilliers en ouverture. Pour le démontrer, Stan Neumann a lui-même abattu un travail titanesque, qui s’appuie sur des archives sonores et des images d’une puissance rare, des témoignages aussi variés qu’avisés, mais aussi sur un recours subtil à des infographies animées à la fois parlantes, instructives et parfois même plutôt drôles pour décrire des concepts et des théories qui ne le sont pas. Le résultat est remarquable, la fluidité du récit exemplaire, alors même que la masse d’informations traitées se révèle colossale.

Évidemment, les témoignages d’ouvriers contemporains comme les récits de ceux d’hier sont particulièrement touchants et bouleversants, permettant de comprendre à quel point leurs vies sont conditionnées par des bruits (ceux des machines, ceux des instructions, ceux des sonneries), par des pauses qui n’en sont pas, par l’annexion des odeurs, par ces gestes répétés jusqu’à ne plus même paraître pour ce qu’ils sont : les mécanismes d’une forme d’inhumanité. Dès les premières fabriques britanniques, (les factories) qui, au début du XVIIIe siècle, marquent l’apparition d’une économie industrielle et commerciale, le constat est frappant : contrôle et dépossession du temps sont le lot commun de la condition ouvrière. « Le temps, de l’argent pour les uns, un carcan pour les autres… » Pour illustrer le cynisme qui entre dans la composition du mépris des vies humaines auquel la révolution industrielle a conduit, le documentariste convoque Coluche et ce fameux aphorisme : « L’avenir appartient à ceux qui ont des ouvriers qui se lèvent tôt. »

Dureté des conditions de travail, luttes sociales, relations entre les patrons et leurs salariés : si, à chaque épisode de la série, correspond une période de l’histoire, la perception que ces enjeux ont traversé le temps est évidente. Stan Neumann parle de « chocs temporels », et c’est effectivement frappant. Ainsi, dans la première moitié du XIXe siècle, la « question sociale » doit son apparition non pas tant à la prise de conscience d’une réalité qu’au danger de voir cette réalité s’étendre au-delà du monde ouvrier : « Exploitée, affamée, mécontente et méconnue, la population ouvrière fait peur et, dans les grandes villes, elle est si nombreuse qu’il n’est plus possible de l’ignorer. » « La société moderne périra par ses prolétaires ! », écrit alors un journaliste français. La bourgeoisie devient directement menacée par les épidémies qui éclatent dans les taudis des cités et contre lesquelles les barrières sociales sont impuissantes : diphtérie, écrouelles, choléra sont, rappelle le commentaire, « les enfants monstrueux de la révolution industrielle. »

À l’heure où, au prétexte d’une crise sanitaire des temps modernes, certains recommandent un allongement de la durée hebdomadaire du temps de travail, suggèrent de renoncer à un dimanche par ci et à un jour férié par là, Le temps des ouvriers est notamment à montrer dans les conseils d’administration des grandes entreprises ou dans les sphères dirigeantes de certains partis politiques. Ce ne seront pas quatre heures de perdues pour tout le monde.

Le temps des ouvriers
Documentaire réalisé par Stan Neumann
(2020, 4 x 58 minutes)
disponible sur arte.tv jusqu’au 26 juin et en DVD sur boutique.arte.tv