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Habitudes, mentalités, doctrines, organisations… Bien des choses pourraient et devraient changer quand le Covid-19 aura été vaincu. Voici 4 domaines de changements possibles, parmi tant d’autres, à tous les étages de la maison monde, pour le meilleur ou pour le pire…

Un monde plus coopératif ?

Le capitalisme mondialisé n’a pas inventé les épidémies : elles existaient déjà « avant », et tuaient parfois massivement : la grippe espagnole, qui a causé la mort d’au moins 50 millions de personnes dans le monde dont plus de 200 000 en France, date de 1918 – un peu plus d’un siècle ! Par conséquent, la fermeture des frontières, nécessaire dans l’urgence et à court terme, dessine à plus longue échéance une fausse solution : les effets du confinement donnent d’ailleurs une idée assez claire de la situation économique et sociale à laquelle aboutirait le repli sur soi. Mais le Covid-19 est assurément « le produit des circulations afférentes à la mondialisation », comme le signale Jean-Paul Gaudillière, historien des sciences et de la santé, dans une analyse consultable sur AOC Media (Analyse Opinion Critique).

L’impréparation quasi-générale à faire face aux dégâts du coronavirus révèle d’abord que ni les États, ni a fortiori leurs populations, n’ont pris la pleine mesure des menaces et des pandémies à l’œuvre depuis plusieurs décennies, du SRAS à Ebola, alors que les chercheurs n’ont cessé d’alerter sur leurs points communs et les risques de reproduction du phénomène. L’une des leçons de la crise actuelle tient à montrer l’obligation d’améliorer la coopération entre les pays, afin de mieux partager les connaissances, de valoriser la recherche scientifique, de mettre en œuvre le moment venu des mécanismes efficaces de solidarité internationale. Dans un monde où les nations se regardent en chiens de faïence, où personne n’a repris le leadership en temps de crise abandonné par les États-Unis d’Amérique, la méfiance va devoir laisser place à la confiance. Bon courage…       

Plus de solidarité et plus de proximité ?

Les mesures de confinement prises afin de préserver les capacités des hôpitaux n’ont pas suffi – c’est une litote ! – à masquer la réalité en tension des systèmes hospitaliers contemporains, d’Amérique en Grande Bretagne en passant par l’Espagne. En France, où l’hôpital public a longtemps été, et est encore, érigé en modèle à travers le monde, la déferlante du Covid-19 n’a pourtant fait qu’accroître une crise déjà exprimée par les personnels soignants. Ces dernières semaines, on a vu ressurgir une (très récente) photo d’archives : celle d’une banderole de novembre 2019 sur laquelle des manifestants avaient écrit ce message prémonitoire : « L’État compte ses sous, on va compter les morts. » Depuis près de 20 ans, les pouvoirs successifs ont imposé à l’hôpital une obligation de rentabilité en totale contradiction avec sa mission de service public, passant par une baisse constante des moyens matériels et humains, un management de boutiquiers, une gestion à courte vue. Cruelle ironie : si le point de départ de cette politique du chiffre est situé à l’instauration de la tarification à l’activité, nouveau mode de financement des hôpitaux décidé fin 2003, elle a atteint son apogée en 2009 avec la loi « Hôpital, patients, santé et territoire », mieux connue sous le raccourci de « loi Bachelot » du nom de la ministre de la Santé de l’époque, aujourd’hui présentée comme une héroïne pour sa gestion précautionneuse de l’épidémie de grippe H1N1. Les mêmes fidèles soldats de l’orthodoxie budgétaire ont pareillement sacrifié les budgets de la recherche, un choix dont la situation actuelle dit toute l’inspiration et l’efficacité.

Asphyxié par le rythme qu’impose la course à la rentabilité, le système de santé français réclame sans doute un changement de doctrine, pour s’éloigner du modèle privé et revenir vers un véritable fonctionnement de service public. La revanche des soignants sur les gestionnaires serait alors aussi celle de l’État providence au secours d’un bien commun.

Le retour de l’État ?

Et si, en plaçant en première ligne des travailleurs jusqu’ici dans l’ombre mais en définitive indispensables pour nous permettre de continuer à vivre, la crise finissait par susciter une prise de conscience pour plus d’équité et de justice sociale ? Infirmières et infirmiers, caissières, caissiers, éboueurs, livreurs, facteurs… Ceux qui étaient souvent invisibles aux yeux de beaucoup seront désormais regardés différemment, comme les enseignants que tant de parents se surprennent soudain à trouver admirables : mais serons-nous prêts, demain, à nous battre pour que tous soient mieux reconnus et mieux traités ?

Car les enseignements très concrets des premières semaines de confinement révèlent ce que nous n’aurions jamais envisagé, par facilité et par habitude : autour de nous comme dans le quotidien de chacun, nos propres modes de vie sont remis en cause. Un tournant dans nos manières de consommer a d’ores et déjà été amorcé : présentant moins de risques sanitaires, les circuits courts sont privilégiés ; incarnés par des artisans dans lesquels s’identifier, les commerces de proximité regagnent des clients ; soudains confrontés à la nécessité de concevoir deux repas par jour pour toute la famille, les foyers deviennent sensibles à la lutte contre le gaspillage et à l’importance de l’équilibre nutritionnel ; agacés par les contraintes de l’écologie, des citoyens se rendent compte finalement de l’intérêt de préserver la biodiversité et de maintenir une distance raisonnable entre l’homme et la faune sauvage. Plus près d’eux, confrontés à un chômage aussi inattendu qu’imparable, beaucoup de salariés rappelés à la précarité de leur condition regardent de plus près le projet d’un revenu universel qu’ils ont tant moqué, lorsqu’il est apparu dans le débat électoral, avant la présidentielle de 2017. Le changement n’est peut-être pas pour maintenant, mais l’intérêt de le mettre en œuvre n’échappe plus à grand-monde.

Une Europe encore moins unie ?

Partout, singulièrement en Europe, des mesures d’exception sont prises pour juguler la propagation du virus ou pour amortir le choc économique. Les peuples y consentent plutôt bien, admettant des entorses provisoires au droit du travail et beaucoup sont même prêts à se soumettre à des suivis permis par les nouvelles technologies, sur le modèle déjà appliqué dans de nombreux pays d’Asie. Menaces sur les libertés individuelles et les acquis sociaux ? La crise en cours a d’ores et déjà créé un précédent : la transmission par les opérateurs de téléphonie des données (anonymes) de géolocalisation de leurs abonnés aux pouvoirs publics, afin de vérifier le respect des obligations de confinement… Et après ? Veiller à ce que des décisions prises à bon escient pour contrer une crise sanitaire extraordinaire ne deviennent pas la règle constituera l’un des enjeux majeurs, le moment venu, afin de ne pas menacer durablement les libertés, de circulation notamment. Au sein d’une Union européenne déjà fragile, les ennemis de la démocratie partagée et de l’espace commun sont déjà à l’affût, à l’image de Viktor Orban : depuis la fin mars, le premier ministre hongrois dispose de pouvoirs illimités pour une durée indéterminée, et l’une de ses premières décisions a été de durcir les sanctions pénales pour « publication de faits déformés », une manœuvre qui ne trompe personne dans un pays où la liberté de la presse est déjà mise à mal. Il ne faudrait pas que le Covid-19 ronge aussi les principes démocratiques les plus élémentaires, comme la liberté de manifester ou de se rassembler, par exemple, dès que ce sera de nouveau possible comme la liberté de manifester ou comme la limitation de la durée du temps du travail.