Hocine Chabira est directeur de production et metteur en scène de la compagnie La Chose publique. Pour cet « incorrigible optimiste », l’espace public n’est pas qu’une scène, c’est un moyen de « pousser la porte », de questionner la société en impliquant les habitants dans ses créations. Pour que le théâtre soit pour ces derniers ce qu’il fut pour lui-même : une clé vers le monde et un moyen de gagner en dignité.
Hocine-Chabira-(©-Mensuel-L'Estrade)

La compagnie La Chose publique, dirigée par Hocine Chabira, a fêté ses 10 ans en 2014 (© Mensuel L’Estrade)

Pour l’anniversaire de ses dix ans, fêté en 2014, la compagnie La Chose publique insiste : ne lui dites surtout pas qu’elle ne fait pas son âge ! Fière de son parcours entre Meuse et Meurthe-et-Moselle, elle s’est fait des amis, a conquis quelques cœurs et obtenu quelques soutiens, même s’il a fallu parfois reprendre la route vers des horizons plus propices. « Le matin, je ne me dis pas « je vais travailler », mais « je vais vivre une journée », explique Hocine Chabira, directeur de production et metteur en scène. C’est ma chance. Son théâtre sera celui de la rue, sur les places et dans les artères qui serpentent entre les habitationsLa seule question que je me pose, c’est comment apporter de la dignité aux habitants, avec qui on a choisi de travailler. Car j’ai aussi connu l’indignité ».À bien des égards, Hocine Chabira a pu se sentir étranger à son environnement. Issu d’un milieu ouvrier, il « truande » les ouvrages à lire en classe, n’achève son premier livre qu’à 18 ans. Au collège, il assiste à sa première pièce au Théâtre Populaire de Lorraine à Thionville : « Je n’ai rien compris. Je ne me suis pas senti dans mon monde, et j’ai décidé d’en acquérir les codes » raconte-t-il. Jusqu’en troisième, il découvre, à la bibliothèque, lors des ateliers théâtre du TPL, poussé à la curiosité par sa famille. « On s’y sentait plus vivants, et moi moins étranger ». Étudiant, il crée la troupe Amalgame, Le CROUS lui confie la programmation entre autres de la salle Le Hublot à Nancy avant sa rencontre avec la fanfare Les Branquignols, pour laquelle il « s’improvise metteur en rue ». C’est à partir de ce moment qu’il commence à battre le pavé : son théâtre sera celui de la rue, sur les places et dans les artères qui serpentent entre les habitations, en n’oubliant pas d’aller y jeter un œil pour voir ce qui s’y passe. Avec comme modèle le théâtre de Mnouchkine, ses aspirations communautaires, et l’idée que les arts vivants doivent être une fête où les artistes retrouvent leur public. Hocine Chabira est ensuite débauché par la compagnie Azimuts : de Nancy, déménagement au Bouchon-sur-Saulx, en Meuse. « Ce fut un choc ! Des horizons ouverts dans tous les sens du terme, avec des gens un peu froids au premier abord mais qui ont fini par nous adopter ». Il fonde ensuite La Chose publique aux côtés du compositeur Till Sujet, garant de la forte identité musicale de la compagnie, et trouve refuge dans la commune de Mauvages, 250 habitants, en Meuse toujours. En créant Les Livreurs, qui apportent des histoires au volant d’une camionnette comme d’autres apportent le pain et les croissants, la compagnie inaugure une forme à succès qui continue aujourd’hui à voyager. Leur travail prend un sens particulier dans ces territoires où la culture a un rôle de maintien du lien social, et où conquérir les esprits n’est pas toujours chose aisée. « Je crois que nous avons laissé notre empreinte, déclare le metteur en scène. On a travaillé avec des agriculteurs, des enseignants, des chômeurs… Cela afin de « sentir » les habitants, être accompagnés par eux. Et puis la roue a tourné politiquement. Les nouveaux élus n’ont rien fait pour que l’on reste ».

Direction Jarville-la-Malgrange près de Nancy, dans le quartier du Sancy, puis cette année dans celui de la Californie. Villages en zone urbaine, ces espaces-là sont tout aussi demandeurs de cette « dignité » que la compagnie la Chose publique s’est engagée à fournir, d’une écoute pour briser l’isolement. « Les témoignages que nous recueillons ne sont pas uniquement un matériau de création pour nous, précise Hocine Chabira. « On a dit « on va vivre quelque chose ensemble » et les portes se sont ouvertes. »Notre rôle est de changer le regard des gens sur leur environnement, de leur apporter de la fierté ». Le premier projet développé à Jarville, HLM (Histoires de Librement se Mélanger) a nécessité plusieurs mois de travail et d’ateliers avec les habitants : pour prendre le temps d’apprivoiser, de s’intégrer. « Au début, on allait voir les gens en leur disant « on va faire un spectacle ensemble. Ils ne comprenaient pas. Donc on a dit « on va vivre quelque chose ensemble » et les portes se sont ouvertes. Grâce à ces histoires-là, l’artistique s’en est trouvé enrichi ».Après 2014 et une dernière édition à la tête du festival RenaissanceS à Bar-le-duc, qu’il a contribué à orienter vers les arts de la rue et du cirque (un épisode difficile pour cause de grève des intermittents), Hocine Chabira a « repris son bâton de pèlerin » suite aux élections afin d’entrer à nouveau dans le champ politique : une partie du jeu indispensable pour défendre ses projets, à laquelle il se plie volontiers : « Pour moi, un élu est un peu comme un personnage avec lequel composer, formule-t-il. Ça ne me dérange pas que l’on me dise « le spectacle vivant, c’est pas mon truc », tant qu’il y a un projet de société derrière ». Comme le symbole d’un désir d’apprendre et de transmettre, la Chose Publique s’est installée successivement, de Mauvages à Jarville, au sein d’anciennes écoles. Pour continuer à entendre la parole des habitants et en comprendre la valeur, fidèle au slogan des Livreurs imaginé par Hocine Chabira : « Rien ne nous appartient, tout se lègue ». 

HML (Histoire de librement se mélanger) Spectacle de rue gratuit 

Samedi 19 septembre à 20 h

Rue Jean-Philippe Rameau 54140 Jarville la Malgrange

Renseignements : 03 83 50 38 80

www.lachosepublique.com


CORPS EMPORTÉS

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Le spectacle Drive-in aborde le thème de la prostitution (©DR)

En plus d’un répertoire voyageur et de son implication dans la vie artistique et culturelle locale, La Chose publique travaille depuis deux ans à la création d’un nouveau spectacle baptisé Drive-in, sur le thème de la prostitution. « Nous avons toujours abordé des thématiques fortes, comme avec Rue oubliée, sur la solitude, rappelle Hocine Chabira. Des sujets plus clivants, plus difficiles à défendre ». Un projet inspiré par le débat sur la pénalisation des clients des prostituées et par la médiatisation du premier « drive-in du sexe » en Suisse, pensé comme un espace sécurisé pour les travailleuses du sexe, en présence de travailleurs sociaux et de médecins, mais dont la forme, avec ses boxes fermés destinés à accueillir les véhicules des clients, évoque irrésistiblement une marchandisation accrue des corps. « Nous rencontrons des prostituées, des associations… on a pu dire que c’était un métier comme un autre, mais au fil des échanges, il est devenu pour nous de plus en plus clair que ce n’était pas le cas, explique le metteur en scène. La prostitution réunit l’argent, la politique, le rapport au corps… tout est là ! »

Dans une scénographie que l’on pourrait qualifier de « multi-frontale », où les spectateurs se font face, les véhicules conduits par les clients tournent autour d’une femme, au centre, puis s’arrêtent devant des bornes où ils passent leur commande, tournées face au public. Orientant ses recherches du côté des pays réglementaristes, la compagnie s’est également penchée sur la création d’un spectacle destiné aux adolescents et évoquant les formes les plus insidieuses de la prostitution. « Il est nécessaire de réexpliquer à ces jeunes la valeur de leur corps, l’amour, dans une société saturée d’images pornographiques, note Hocine Chabira. Il faut leur réapprendre le sens de cette phrase tirée de la Déclaration des Droits de l’Homme selon laquelle tous les êtres humains, hommes et femmes, sont égaux en droits et en dignité ».