Fringant quinqua, il porte joliment le geste, la veste et le verbe du bobo. Ceci est la première vision. Deux heures plus tard avec Éric Badonnel, le préjugé explose. Il est un emmerdeur spirituel, écrivain sensible, nomade voguant et jouissant de ses Vosges natales à son Paris vital, de l’idéal au réel, du rigorisme à la rigolade, de l’élite au peuple, de Dalida à Barbara. Il ressemble à cette mer qu’il peint sur la première page de son second livre : « il s’agit de la pointe australe de l’Afrique, au-delà du cap de Bonne-Espérance, là où les eaux chaudes de l’océan Indien se mêlent aux eaux froides de l’Atlantique ». Dans cette veine vagabonde et kaléidoscopique, son livre, Le courage des miens, transporte le lecteur du berceau familial, Granges-sur-Vologne, aux théâtres des guerres de quatre de ses aïeux – campagne de Tunisie, Première et Seconde Guerres mondiales, guerre d’Algérie – et sur une gamme de questions fondamentales dont Ça sert à quoi, la vie ?

La vie ? C’est d’abord rencontrer l’autre. Éric Badonnel navigue autour de cette réponse, précisée de la sorte lorsqu’il aborde la politique, un pan important de sa vie : « La politique, ça sert à rassembler, à ce que le maximum de gens fassent société. Aujourd’hui, il n’y a plus de fraternité, il n’y a plus d’empathie ni de respect entre une partie des élites et le peuple. Je fais partie de ces gens qui ont pu tutoyer un ministre et en même temps connaissent des ouvriers, des paysans, des gens dont on considère qu’ils vivotent. On a une vision de la société qui embrasse tout le spectre et c’est ce qui rend nos vies intéressantes ». Directeur de mission à l’Ugecam, spécialiste des questions de santé et de protection sociale, ancien chef de cabinet de deux ministres, ces titres et missions de haute volée n’ont pas abîmé sa lucidité joyeuse. Il est cash, drôle, libre penseur, il bouscule la caste de dirigeants dominants dont il est membre, plus cotisant que militant : « Je suis vite catalogué, dans le regard des autres, en termes de train de vie, bourgeois ou issu du monde des élites et des privilégiés, et objectivement je suis un privilégié. Mais je suis ce que Bourdieu appelle un dominé chez les dominants, ou ce que Patrick Süskind nomme le contrebassiste dans l’orchestre. Je suis dans l’orchestre mais je n’ai pas d’instrument noble, je ne suis pas énarque ou issu d’un grand corps. Il y a des hiérarchies internes dans le code des élites. Sociologiquement, je fais partie de ces élites mais je ne me sens pas comme ça ». De quoi trouver plus facilement la sortie vers le monde des gens ordinaires, qu’il aime sans faux-semblant ni sur un exercice de style.

Son livre dit aussi cette bonne foi. Éric Badonnel, notamment grâce aux « carnets manuscrits, photographies sépia et correspondances sur papier jauni » transmis par son père, revisite l’histoire et la géographie familiales. « Ces documents m’ont permis de reconstituer l’histoire de notre famille », celle particulièrement de quatre hommes dans la guerre : « Mon père, son père, son grand-père paternel et le père de celui-ci ont tous fait l’expérience d’un dépaysement radical et forcé, un exil en raison de la guerre, des guerres. Tous sont ensuite revenus au pays, conscients de leurs attaches, amoureux de leur petite patrie, changés par l’éloignement, la rupture des liens affectifs et le traumatisme du conflit – un peu mélancoliques aussi. Je suis le premier à être parti en temps de paix, le seul à avoir fait ma vie ailleurs, à être monté à Paris comme on dit. Je suis le premier en outre à avoir autant voyagé. Quatre générations de Badonnel ont découvert le monde avant moi, un pan du monde en tout cas. C’était avant le tourisme de masse, avant la globalisation des échanges, quand bien même il y avait des mouvements internationaux de personnes et de marchandises, y compris dans ce fond de vallée. Quelle pouvait être la perception des miens sur la marche du monde ? »

Deux constantes, outre le goût du monde et des autres, triomphent dans l’univers d’Éric Badonnel : la philosophie – la somme de questions que l’on se pose sur soi, sa banlieue et sa planète – et l’humour, ressort essentiel de son existence. « C’est parfois un élément de difficulté dans ma relation avec les autres : je ne comprends pas qu’on ne puisse vivre qu’au premier degré. C’est important d’avoir une distance, qui peut prendre différentes formes. L’humour en fait partie. La poésie forme aussi un rapport distancié au réel ». La vie sert donc aussi à ça, à se marrer. Un humour décontracté, y compris vache, presque insouciant, irrespectueux des conventions, qu’il pratique avec gourmandise et marie – là est le génie badonnelien ! – avec un rigorisme quasi robespierrien : « J’ai une conception extrêmement exigeante de ce que doit être l’intégrité. Il y a de nombreux sujets qui pour moi relèvent du non négociable. Je déteste notamment qu’on mette en avant des grands principes pour les imposer aux autres en s’y soustrayant soi-même. Ça me met hors de moi. Je déteste le mensonge et les faux positionnements. Je suis un emmerdeur. Généralement, mes collaborateurs m’aiment beaucoup… surtout après ».

La vie servant aussi à mourir moins bête, il livre un ouvrage non seulement passionnant récit de tranches de vie mais bourré d’interrogations et de tentatives de réponse, sur la mémoire, la transmission, la fidélité, le devoir, le courage, l’identité : « L’affirmation d’une identité nationale, notion floue, a servi de palliatif à l’affaiblissement de l’État et, au sein de la société, à la montée de revendications communautaires. Je me demande souvent ce qui, dans mon éducation, me prémunit à coup sûr contre la tentation de ces discours sans grand fondement et souvent réactionnaires. Mes aïeux y auraient-ils été plus sensibles ? Je ne le pense pas. C’est un peu leur, ma, notre identité que je vais décrire ici. À ce que j’en ai saisi, elle est aussi profondément ancrée qu’ouverte sur le grand large. Cette histoire, la leur, la nôtre, j’en ai l’intuition, dit quelque chose de plus général sur notre pays et sur sa résilience ». 

Livre Éric Badonnel le courage des miens

Le courage des miens, par Éric Badonnel

Éditions Le bord de l’eau, 125 pages, 14€

www.editionsbdl.com

 

« Le Hohneck est le centre du monde » dit le Viking

En baladant ses instruments de recherche sur les chemins guerriers de ses père et grands-pères, il reçoit la confirmation d’un de ses traits de caractère : d’ici et d’ailleurs. Il demande par correspondance à un laboratoire américain de lui en dire plus sur son ADN. Le Vosgien, observant que « le Hohneck est le centre du monde », découvre le pot aux roses : « Éric Badonnel, vous êtes à 28,2% ouest et nord européen, 27,6% scandinave, 22,4% grec et italien du sud, 13,8% ibère et 8% italien ». Bon sang ne saurait mentir mais quand même, ce Géromo-gréco-ritalo-espagnolo-viking est encore plus complexe. Comme toute identité, d’un homme ou d’un pays. Il forge la sienne à coups de temps donné aux rencontres et aux découvertes, dans sa famille, son cercle d’intimes, sa vie professionnelle. « J’ai eu la chance de collaborer avec de grands patrons qui m’ont formé, notamment le Vosgien Christian Pierret au ministère de l’Industrie, Laurent Fabius au ministère de l’Économie et des Finances et Jean-Pierre Davant à la Fédération nationale de la Mutualité française ».

D’autres influences convergent et construisent l’unité de cet homme, nées d’un désir permanent, un besoin presque pathologique, de culture, de cinéma, de littérature, de musique. « J’aime aussi beaucoup le théâtre. Mon rêve est de faire jouer une pièce que j’aurais écrite, avec Fanny Ardant dans la distribution, naturellement. J’admire notamment les œuvres de l’anglais Bob Wilson et celles de Joël Pommerat. Ces créateurs ont en commun une réflexion sur l’histoire et la vie en société, ainsi qu’une capacité à installer en quelques mots une atmosphère. Dire ce monde et en même temps créer un autre monde et y inviter le lecteur. Pour moi, c’est tout le génie de la littérature. Être ici et ailleurs en même temps. Enrichir notre connaissance de cet ici, notre jouissance de celui-ci, par l’expérience de cet ailleurs ». Roule aussi sur la route de son soi, un engagement associatif divers : proche de la CFDT, franc-maçon au Grand Orient (son prochain livre portera sur cet univers maçonnique), membre d’un parti socialiste en crise d’identité.