PISANI-(Illustration: Philippe Lorin)

(Illustration : Philippe Lorin)

Edgard Pisani s’est éteint le 20 juin. Il avait 97 ans. Né à Tunis, il était un Lorrain à sa manière, en tout cas Vosgien de cœur depuis qu’il avait rencontré et épousé Fresnette Ferry, petite-nièce de Jules Ferry. L’immense chalet d’Edgard Pisani, à Saint-Dié, surplombe de quelques mètres, dans le même parc, l’endroit où fut bâtie la maison (aujourd’hui détruite) du père de l’école laïque, gratuite et obligatoire. Jules et Edgard avait à peu près la même vue sur la ville et ses vallées. Quelque chose d’imprenable. Si proche pourtant. Chaque matin, ou presque, l’horizon à sa porte, la ligne bleue des Vosges à portée de main. À ce que disait Jules Ferry de cette vision rare, Edgard Pisani, de son salon aux baies larges et claires, n’ajoutait rien. Dans Paris brûle-t-il ?, Delon est Chaban, Rich est le général Leclerc, Piccoli est Pisani.« Nous avons un domaine, écrit Jules Ferry à la fin des années 1870, nous entrons désormais dans la classe qui possède et qui se loge, nous rompons avec la vie nomade, nous faisons un nid ! Il est d’ailleurs le mieux perché, le plus embrouillé de vignes et de pampres, le plus encombré de sauvageons opulents. Si voir c’est avoir, vous avons tout : depuis les hautes chaumes qui couronnent notre orient de leur ruban tout bleu l’hiver, tout d’or à l’automne, jusqu’à la gorge étroite qui ferme à notre occident le grand bassin où la Meurthe roule ses eaux sournoises, et qui garde les approches de notre bonne ville de Raon (…) À nos pieds, la métropole [Saint-Dié] s’étale, les faubourgs grouillent, s’étendent ». Pisani et Ferry avaient la même vue gigantesque de la vallée vosgienne. Avaient-ils la même vision politique du pays ? Ils partageaient l’idée de grandeur de la France, et des convictions fortes (bien que différentes, et d’abord pour des raisons de contextes différents). Elles semblaient, pour l’un et l’autre, si enracinées que leur service de la République et de l’État en était pareillement imperturbable. Quitte à servir la dose d’accommodement nécessaire. Le parcours d’Edgard Pisani le conduit de Charles de Gaulle à François Mitterrand, de la grandeur visionnaire du premier à l’opportunisme raffiné et clairvoyant du second. Pisani, qui fut ministre de ces deux chefs d’Etat – notamment ministre de l’Agriculture au plus long cours sous la présidence gaulliste – évoquait autrement ces « deux plasticiens » : « De Gaulle était un Rodin travaillant le marbre à grands coups de ciseaux. Mitterrand caressait indéfiniment la glaise ». Les principaux bénéficiaires de la PAC ont été les industries, de l’amont et de l’aval.Pisani et Ferry baladaient aussi une culture d’ambassadeur assez similaire, au service d’un pays, rayonnant, d’une République, irréprochable, d’une idée de l’État, puissant. Edgard Pisani, sans doute, s’installera d’abord dans le souvenir collectif comme un actif résistant aux nazis. Il est de ces rares caciques des cercles gaullistes à bénéficier de l’appui d’un éminent film pour secouer les mémoires évanescentes. Dans le Paris brûle-t-il ? de René Clément, Delon est Chaban, Rich est le général Leclerc, Piccoli est Pisani. En août 1944, Edgard Pisani dirige les opérations pour la libération de la Préfecture de Police de Paris. Un second grand fait d’armes politique marquera les mémoires : la Politique Agricole Commune, dont Pisani fut l’un des concepteurs. Très vite, pourtant, il perçoit les limites et les écueils de cette organisation : « La PAC a eu des résultats très positifs mais elle comportait quelques erreurs de jugement. Les principaux bénéficiaires de la PAC ont été les industries, de l’amont et de l’aval. Dès 1975, j’ai poussé un cri d’alerte, on ne m’a pas écouté. Cela fait 45 ans qu’on aménage cette politique alors qu’il faut en changer », disait le vieux soldat il y a dix ans, lors d’une entrevue à Saint-Dié(1). Est-ce le lieu qui l’amenait à cette confidence ? Il aurait tant aimé être ministre de l’Éducation Nationale. Est-ce ce visionnaire, ce sage révolutionnaire, dont l’Éducation Nationale a manqué ? Peut-être que oui.

(1) Dans un article de l’Est Républicain, du 13 août 2007, que j’avais consacré à E.Pisani lors de la sortie de son livre Vive la révolte.