Frederik The Great par Wilhelm Campahausen)
Qu’il soit passé à la postérité sous le sobriquet affectueux du Vieux Fritz pour le peuple allemand, ou sous l’appellation de Fréderic II le Grand pour l’histoire officielle, le jeune roi de la maison des Hohenzollern, a laissé au cours de son règne (1740-1786), l’empreinte d’un monarque visionnaire et réformateur. En avance sur son siècle, il aura su allier la force à l’amour des arts. L’archétype du « despote éclairé ».

Par Marc Houver

Il y a indubitablement du Napoléon dans ce roi-là. L’Empereur des Français le sait, lorsqu’au moment de ses triomphes sur les champs de bataille, il visite, accompagné de ses officiers, la tombe du roi Frédéric II, décédé 21 ans plus tôt, en 1786. À Potsdam, devant la sépulture, il déclare  : « Messieurs, nous ne serions pas là s’il était ici ». Une manière de saluer le grand militaire qu’a été le monarque, à la tête de la prestigieuse et efficace armée prussienne. Une armée qu’il n’a eu de cesse de développer.

En 1740, il a 28 ans, lorsqu’il succède à son père sur le trône. Il pourrait se contenter d’être, comme son prédécesseur, le roi d’une Prusse morcelée. Mais il rêve d’un royaume bien plus grand. Pour nourrir son ambition, il se dote d’un outil de conquête en accroissant rapidement les effectifs de l’armée. En passant de 80 000 à 180 000 hommes, l’armée prussienne devient, en nombre et en qualité, la première de toutes les armées européennes1. Une puissance militaire qui constitue, dans le cadre de la guerre de succession d’Autriche, une arme de projection redoutable.

La couronne à peine ceinte, cela commence par la conquête de la Silésie, en décembre 1740. Une annexion sans la moindre justification dynastique. C’est une première dans l’Histoire. Un précédent fâcheux, dont tous les souverains d’Europe sauront faire jurisprudence, lorsqu’il s’agira, plus tard, de dépecer la Pologne ou lorsque les révolutionnaires français décideront de s’étendre hors des frontières nationales.

Cela se poursuit de 1756 à 1763 par une autre guerre, dite « guerre des Sept ans », qui se traduit par l’invasion de la Saxe. La Première Guerre mondiale, selon les spécialistes de l’histoire militaire. Un affrontement qui tourne mal dans un premier temps : du fait de nombreuses erreurs d’appréciation, le royaume est envahi et les campagnes livrées au pillage. Le roi songe un instant au suicide tant la situation lui semble désespérée. Il ne devra son salut qu’à cette compagne qui veille sur tous les grands hommes : la Providence. Celle-ci prend le visage du Tsar prussophile, Pierre III, qui, décide unilatéralement de mettre fin à la guerre et confirme, dans le traité d’Hubertsbourg du 15 février 1763, de céder la Silésie à la Prusse avec la Posnanie en prime.

Mais qu’importe les erreurs stratégiques qui ont failli mener au chaos. La légende s’est construite par les assauts et les batailles menées à la tête des troupes. En vrai monarque éclairé, digne de l’Aufklärung, il abolit la torture, élabore un Code Civil et met en place un véritable État de droit, bien avant beaucoup d’autres pays européens.Car Frédéric II a montré qu’il ne craint pas l’engagement physique et a attesté, sur les champs de bataille, de son exceptionnelle bravoure. Il est aussi implacable avec ses hommes, quand ils rechignent devant des assauts qui leur semblent inutiles, qu’avec lui-même2.

Un trait de caractère qu’il doit à l’éducation impitoyable qu’il a reçue de son père. C’est en effet à grands renforts de coups, assénés par ce dernier, Frédéric-Guillaume 1er de Prusse, le bien nommé Roi-Sergent, que le fils fait ses premiers pas dans la vie. L’enfant, sensible aux arts, rendu perméable à la culture française par ses précepteurs3, aux allures par trop efféminées pour l’époque, laissant présager un « inverti », devient très rapidement le souffre-douleur de son géniteur. Dans le souci de ne pas subir les punitions paternelles, il doit apprendre à dissimuler et à feindre pour atteindre ses objectifs personnels. Il faut savoir payer de sa personne si on tient à avoir rendez-vous avec soi. C’est d’ailleurs peut-être ainsi que l’on apprend la realpolitik…

Tôt arrivé au pouvoir, vite mûri aux responsabilités, pétri de rationalisme et d’amour des arts, le jeune Frédéric sait qu’un homme d’État se forge dans la violence, mais s’accomplit dans la construction d’une œuvre commune. C’est pourquoi il travaille sans relâche à hisser son pays parmi les grandes nations. Il assume le pouvoir seul, pour le mettre à la disposition du plus grand nombre. Il s’attèle à réformer l’instruction publique et l’Université avec, notamment, la création en 1788, de l’Abitur, l’équivalent du baccalauréat. Il travaille à une réorganisation de l’appareil judiciaire pour le rendre réellement indépendant du pouvoir exécutif. En vrai monarque éclairé, digne de l’Aufklärung, il abolit la torture, élabore un Code civil et met en place un véritable État de droit, bien avant beaucoup d’autres pays européens.

Il est un roi-philosophe, à la gouvernance modeste, soucieux de servir d’abord l’État, qui a pris pour modèle l’Empereur stoïcien Marc Aurèle et pour mentor Voltaire, avec lequel il entretient une fameuse relation épistolaire. Une simplicité d’âme que l’on retrouve dans les rares édifices qu’il a fait ériger au cours de son règne. En l’occurrence le modeste opéra de Berlin, la non moins discrète (au plan architectural) Bibliothèque royale de Berlin et le modeste Palais de Sansouci, dont le nom lui-même suffit à témoigner de l’influence de la culture française sur le monarque. En despote éclairé, Frédéric II le grand aura préféré laisser plutôt une empreinte qu’une trace.

(1) Faisant dire à Mirabeau, après la mort de Frédéric II que « la Prusse n’est pas un État qui possède une armée, mais une armée qui possède un État ».
(2) À ceux qui doutaient de l’opportunité de monter à l’assaut il aurait déclaré : « Hunde, wollt ihr ewig leben ? (Chiens, voulez-vous vivre éternellement ? »
(3) Sa gouvernante, Madame de Rocoules et son précepteur, Duhan de Jandun, sont deux protestants qui ont été chassés de France par le roi Louis XIV


voltaire-frédéric II (©DR)AVEC VOLTAIRE JE T’AIME, ICH AUCH

Voltaire et Frédéric II ont longtemps entretenu des rapports particulièrement foisonnants. Ils débutent en 1736, alors même que Frédéric n’est pas encore monté sur le trône royal de Prusse. Les deux hommes s’apprivoisent dans une relation épistolaire qui aurait pu donner naissance à une véritable histoire d’amitié.

Le vieux philosophe et le jeune esthète partagent les mêmes goûts pour la culture et les arts. Frédéric II de Prusse se pique même d’écrits poétiques et d’essais philosophiques, politiques et littéraires. Un amour de l’écriture qui constitue assurément un terrain de partage entre les deux fins lettrés. Mais à y regarder de plus près, cette relation entre deux hommes aux tempéraments affirmés a toujours été d’une totale ambivalence.

Teintés d’admiration et de méfiance réciproques, les rapports entre les deux comparses sont toujours restés très intéressés.

Peut-être parce que, du côté de Voltaire, ces échanges étaient, au moins en partie, guidés par le ministère français qui a su user de cette relation pour des missions officieuses auprès de l’empereur durant la guerre de Succession d’Autriche, en 1742 et 1743. Sans doute aussi parce que, de son côté, Frédéric II a voulu mettre le bénéfice de cette relation à son profit exclusif.

Ainsi, lorsqu’il accepte l’offre du roi de le rejoindre à Berlin, Voltaire découvre rapidement qu’il est plus considéré par son hôte comme un amuseur que comme un conseiller. Lorsque le propos du roi, « on presse l’orange et on jette l’écorce », lui est rapporté, Voltaire ne peut en supporter davantage et fuit Berlin. Frédéric II se venge en le laissant emprisonner à Francfort. Cela n’empêchera pas les deux hommes de reprendre leur correspondance lors de la guerre de Sept Ans. Des échanges de lettres qui auront servi une nouvelle fois à contribuer à rétablir la paix entre la France et la Prusse. Par-delà leurs dissensions personnelles, les deux hommes étaient visiblement liés par le même souci de l’État.


LA GUERRE DES POMMES DE TERRE

La guerre des Pommes de terre, encore appelée guerre de Succession de Bavière, a eu lieu entre les mois de juillet 1778 et mai 1779. Elle opposa la monarchie des Habsbourg à une alliance Prusse-Saxe, visant à empêcher les Habsbourg de faire l’acquisition du duché de Bavière. Une guerre qui, au-delà de quelques escarmouches mineures, a causé plus de pertes du fait des morts de maladie et de famine. Reflétant la frustration du soldat en quête de nourriture, le conflit fut appelé, en Prusse et en Saxe, la guerre des Pommes de terre. En quelque sorte, une forme de « drôle de guerre » avant l’heure.