Émile Erckmann et Alexandre Chatrian © Illustrations : Philippe Lorin

 

Portrait par Vianney Huguenot

En France, des dizaines de rues Erckmann-Chatrian et parfois cette question : au fait, c’est quoi le prénom du gus ? Pas si bête. Pendant quarante ans, ces deux Lorrains, Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, ne font qu’un.

Émile naît en 1822 à Phalsbourg, une ville qui l’inspirera toute sa vie. Alexandre apparaît quatre ans plus tard, à Abreschviller. Une fac de droit pour Émile, une classe industrielle puis une place de comptable pour Chatrian, les deux échouent finalement. L’un rentre à Phalsbourg, où l’autre trouve un nouvel emploi de maître d’études au collège. Ils se rencontrent en 1847, « ils partagent la même passion de l’écriture et l’amour de leur région. Pour sceller cette amitié, ils parcourent les Vosges durant l’été. De cette association, naîtront des œuvres qui feront date et qui appartiennent majoritairement au genre narratif », commente Noëlle Benhamou (1). Elle précise aussi le partage des tâches, plus complexe qu’une écriture à quatre mains : « la correspondance des deux hommes a permis d’évaluer la place de chacun dans l’entreprise littéraire bicéphale : Émile Erckmann a des idées, les soumet à Alexandre Chatrian, les écrit et les fait lire à son complice qui donne son avis, fait remanier, puis place les œuvres dans la presse et auprès des éditeurs ». Chatrian veille à l’image du duo. Cette anecdote le raconte, citée dans le livre de Stephen Foster (2) : « Émile envoie une photo à Madame Jules Ferry qui avait accusé réception d’un livre adressé à son mari. Mais avant d’envoyer cette photo, Émile en soumet trois autres à l’approbation de Chatrian, qui lui répond aussitôt :  » J’ai déchiré les trois petites monstruosités que tu m’avais envoyées et je t’adresse en échange trois portraits sérieux. Mets-y des épigraphes, signe et expédie le tout directement à Madame Ferry. Au moins on est présentables«  ».

Côté livres, le succès est au rendez-vous, surtout à partir de 1859 avec L’illustre docteur Mathéus. Suit une abondance de contes, nouvelles, romans, essais, pièces de théâtre, feuilletons littéraires. On peut résumer d’un trait, grossier, leur style : populaire. Les récits puisent dans la réalité de rencontres, de promenades et de paysages, souvent en Lorraine et en Alsace. Zola soulignait toutefois une limite au réalisme de « ces deux cocos plébéiens » (formule de Flaubert) : « Le monde d’Erckmann-Chatrian est un monde simple et naïf, réel jusqu’à la minutie, faux jusqu’à l’optimisme. Ce qui le caractérise, c’est tout à la fois une grande vérité dans les détails purement physiques et matériels, et un mensonge éternel dans les peintures de l’âme, systématiquement adoucies ». Nourrissent également leur œuvre, la politique, les affaires, la vie sociale, la révolution de 1848, la guerre franco-prussienne de 1870. Erckmann est profondément marqué par la perte de l’Alsace et de la Lorraine en 1871. Il poétise, dans une adresse aux Français, sa blessure : « Ah, que vous seriez forts si vous étiez unis ! Dans l’amour de la France et de la République. Si vous ne pensiez tous qu’à la chose publique. À vos frères captifs, à vos drapeaux ternis ». Émile ne saisit pas seulement l’air du temps, il tente d’agir sur lui, il s’engage, soutient les Républicains, se porte candidat député sur la liste de Gambetta en Alsace en 1871, devient ami de Jules Ferry, député de Saint-Dié.

Après Phalsbourg et Paris, avant Toul et Lunéville, Émile Erckmann vit à Saint-Dié de 1872 à 1881, où il écrit à profusion. Il peint des éloges de la cité vosgienne : « J’y suis comme un coq en pâte », raconte-t-il à Alexandre Chatrian, lequel est maire du Raincy, dans la région parisienne, en 1878, avant de prendre résidence à Raon l’Etape puis à Saint-Dié. Dans la petite histoire, qui en dit toujours long sur la grande, circule la préférence de Chatrian pour le Bordeaux, avec pour toast le vœu « qu’un bon Français n’entende pas que le Deutsch s’introduise chez nous sous quelque forme que ce soit », reprochant dans un même élan patriotique à Erckmann de siroter trop de bière. Mais la brouille de 1887 entre les deux compères s’éveille ailleurs, « suite à un aveu fait par Alexandre à Émile qu’il payait des nègres sur la caisse commune, qui adaptaient leurs œuvres à la scène ». L’ancien secrétaire de Chatrian met le feu aux poudres en accusant Erckmann, dans Le Figaro, d’être « le cupide qui mange en Allemagne l’argent que Chatrian a gagné en France ». Émile porte plainte en 1889, un an avant la mise en bière d’Alexandre.

(1) Noëlle Benhamou, maître de conférences en langue et littérature françaises à l’Université de Picardie, dans La Lorraine des écrivains.
(2) Dans Émile Erckmann et Alexandre Chatrian, correspondances inédites (1870/1887), Presses universitaires Blaise Pascal