Émile Durkheim © Illustrations : Philippe Lorin

Portrait par Vianney Huguenot

 

Si j’ai bien tout compris de la pensée durkheimienne – by Émile Durkheim, né à Épinal, premier héritier d’une longue lignée de rabbins à ne pas entrer en religion – et si je dois la résumer d’une formule abrupte, je me risque à ça : tu n’es pas seul, camarade ! Prenez le mot camarade au sens générique, et non spécifiquement communiste, comme plein de trucs en co, confrère, copain, collègue, acolyte. Émile Durkheim n’est pas le sociologue originel , Rousseau, Montesquieu, Comte et d’autres déambulent avant lui dans la réflexion sur ce qui fait société. Durkheim apparaît en revanche fréquemment comme « le père de la sociologie moderne », d’une certaine façon le père de la sociologie tout court, le Vosgien étant à l’origine de la sociologie érigée en méthode scientifique, étude à froid du corps social, déshabillé d’idées préconçues.

Les faits sociaux deviennent des choses qu’on colle sous le microscope. Durkheim fait de la sociologie une discipline universitaire et de recherche autonome, comme celles qui animent les physiciens, les psychologues ou les historiens. « Le fait social » apparaît au centre des recherches de Durkheim, défini comme un ensemble de « manières d’agir, de penser et de sentir, extérieures à l’individu et qui sont douées d’un pouvoir de coercition. Elles s’imposent à l’individu ». Donc, si je me suis bien, nous sommes tributaires, complices ou prisonniers, d’une conscience ou d’une âme collective, d’un phénomène de groupe, lequel est doté de croyances, de normes et de codes. Celui de dire bonjour à la dame est partagé par de vastes castes.

On comprend ainsi pourquoi Émile Durkheim s’est longuement penché – et a écrit – sur l’entreprise, le travail, la vie religieuse, la famille, l’école, mais aussi (et ces deux-là ne sont pas fatalement liés !) le socialisme et le suicide. Sur le suicide, Durkheim explique « qu’il ne s’agit qu’en apparence d’un acte individuel ». Sur le socialisme, notons qu’il était proche idéologiquement et ami de Jean Jaurès, membre de la Ligue des droits de l’Homme et précoce Dreyfusard. Un engagement qui éclaire également sa conception de la sociologie : elle doit être une science appliquée, « éclairer la société sur ses maux et indiquer des lignes d’action pour la réformer ». Il s’en explique dans son livre, De la division du travail social (1893) : « Nous estimerions que nos recherches ne méritent pas une heure de peine si elles ne devaient avoir qu’un intérêt spéculatif. Si nous séparons avec soin les problèmes théoriques des problèmes pratiques, ce n’est pas pour négliger ces derniers, c’est au contraire pour mieux les résoudre ».

Émile Durkheim aurait-il détesté ou dégusté le XXIe siècle numérique ? Celui des réseaux sociaux, où le fait social, de prime abord, triomphe et paradoxalement cohabite avec une forme d’individualisme (l’individualisme défini par Durkheim, « universalisant », diffère de celui qu’on conceptualise aujourd’hui, « un individualisme de singularité dans lequel chacun veut être reconnu comme unique », me souffle un ami spécialiste de ces questions). Le site Lumni(1) rappelle que « l’individualisme constitue pour Durkheim la maladie du monde occidental et [que] son spectre hante toute son œuvre ».

Ces considérations politico-scientifiques étant entendues, et sans vouloir vous commander Mesdames et Messieurs qui tentez de peser sur les corps sociaux, relisez Durkheim, écoutez sa crainte de voir émerger une sorte d’inconscience collective. On peut toutefois se satisfaire – à notre corps social défendant – que le XXIe siècle ne produit rien d’inédit : « L’individu s’affranchit des contraintes traditionnelles (famille, religion, village), il devient la référence centrale de la société. Cette individualisation est rendue responsable par les sociologues du XIXe siècle de l’affaiblissement des solidarités et de la baisse du sentiment d’appartenance à la communauté » (1). Comme disait l’autre, rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme.

(1) Lumni.fr rassemble « l’offre de tous les acteurs de l’audiovisuel public au service de l’éducation, offre gratuite, inédite, expertisée et sans publicité ».