Professeur émérite, cinéaste accompli, délicieux personnage dont la légèreté apparente est plus un égard pour autrui qu’autre chose, le Nancéien Régis Latouche est depuis trois décennies sur tous les coups et surtout sur tous les fronts.

regis-latouche (© HMD)Régis Latouche est né en Meuse, dans une ferme isolée au milieu des bois. Une enfance banale, au calme, à marcher des kilomètres avant de rencontrer âme qui vive. Et sur le chemin, des croix, des centaines et des milliers de croix qui « formaient comme des points d’interrogation dans l’horizon ». Dans cette enfance-là, Régis Latouche a appris « à rêver tout seul, à jouer dans la nature, à connaître chaque mètre carré de forêt », à « lire » les stigmates d’un sol meusien qui en regorge. C’est à la faculté des Lettres de Nancy qu’il rencontre Roger Viry-Babel qui deviendra son mentor, et surtout, l’audiovisuel.S’ensuit une scolarité tranquille qui le mène à Nancy où il se fourvoie un temps dans l’économie avant de rallier les bancs de la faculté des Lettres pour y faire ses armes dans la culture et la communication et s’y découvrir un peu mieux. C’est là qu’il rencontre Roger Viry-Babel, qui deviendra son mentor, et surtout, l’audiovisuel. Pour gagner sa vie alors qu’il étudie, le jeune Régis Latouche devient feuilletoniste avec une uchronie abracadabrante : la Guerre du camembert. « C’est Louis Blériot qui traverse la manche et débarque en Angleterre. Il sort une bouteille et un camembert de Meuse. Les Normands ne sont pas contents et tout cela part très loin », narre-t-il goguenard. Il y a eu des chroniques radio, quelques « sonnets dont le pied comptait plus que le fond », une pièce écrite à Fleury-Mérogis pour le bicentenaire de la Révolution française, quelques nouvelles, un son et lumière à Montmédy.

Bref, comme étudiant, Régis Latouche était de tous les mauvais coups. En parallèle de ses études, il créée en 1992 avec Régis Caël l’association Cinéfix qui permet aux deux acolytes de se livrer à leur penchant pour le 16 millimètres et le documentaire. À force de se faire remarquer, il finit où il le mérite : en thèse. Toujours auprès de Roger Viry-Babel dont l’influence le pousse à travailler sur l’écrivain et cinéaste nancéien Jean L’Hôte. « C’était un auteur de l’enfance et de la ruralité, qui savait donner une autre dimension à des histoires locales. Il était surnommé le Pagnol lorrain, ce qui l’énervait beaucoup parce qu’il écrivait beaucoup sur Papeete », se marre le cinéaste. Outre la « famille » audiovisuelle de ce personnage qui le fascine, Régis Latouche s’intéresse à sa capacité à s’infiltrer dans les brèches du réel ou « comment dépasser la réalité pour en faire un récit ou une fiction ». Il s’inspirera largement du fonctionnement de Jean L’Hôte pour ses propres travaux dans l’obtention de son habilitation à diriger les recherches : « Je me suis intéressé à l’évolution des circuits touristiques : chaque lieu historique présente une succession de lieux précis censés donner un point de vue sur la ville, or ce qui est signifiant, c’est de constater l’évolution de ces points, ceux qu’on enlève et ceux que l’on crée. » Ainsi, Régis Latouche se plaît, dès le début de sa carrière universitaire, à identifier en creux l’inconscient de Nancy, Verdun, Metz et Gérardmer, à retourner la médaille, à explorer l’absence, les stigmates et le manque.

Une nouvelle vilaine habitude qui va pousser cet empêcheur de tourner en rond, à étudier, toujours au sein de Cinéfix devenue Ère Production, l’image de rien de moins que Pétain dans Le Fantôme du Maréchal. « La construction de l’icône a commencé dès 1916, on en a fait un mythe vivant, puis il a réglé la guerre du Rif entre autres, ce qui n’est pas rien, enfin il a été au cœur d’une prodigieuse propagande dès 1940 » Partout, Régis Latouche repère ce qu’on ne dit pas pour mieux portraiturer en creux, les névroses et détours de la conscience collective.détaille le maître de conférence. « Après la guerre et jusqu’à nos jours, ce fut une autre histoire, rien qu’à l’Académie française, où il occupait le fauteuil 18 [dont il fut exclu sans être remplacé jusqu’à sa mort], le discours de son successeur évitait soigneusement de le nommer. » Partout, Régis Latouche repère ce qu’on ne dit pas pour mieux portraiturer en creux, les névroses et détours de la conscience collective. Idem pour Jeanne d’Arc, archétype flamboyant récupéré par tous les courants ou presque depuis deux siècles et dont il observe la construction avec amusement dans Les Nouvelles aventures de Jeanne d’Arc, une épopée au travers de l’iconographie d’une pucelle aimée du peuple, des royalistes, de l’Église, de l’extrême droite, des girondins, de Napoléon, des Communistes, des nationalistes de tous poils et même du FLN… « La dernière statue française d’Alger à avoir été mise à bas était celle de Jeanne d’Arc, conte exalté le chercheur. En avril 62, dans la capitale algérienne, on la voile et on la rebaptise du nom de Messima, une résistante algérienne ! » La statue, finalement déchue, sera réparée puis envoyée à Vaucouleurs où elle trône aujourd’hui avec les égards bien français dus à son rang d’emblème populaire… « J’ai la chance, en étant maître de conférence, d’avoir le temps de travailler sur des représentations, de pouvoir prendre des sujets difficiles… J’ai le droit de me planter », concède-t-il. Conscient de cette faveur que lui fait le destin, il n’arrêterait pour rien au monde de courir ces deux lièvres à la fois, car c’est aussi en « se confrontant à la réalité » de l’audiovisuel qu’il peut sortir le professeur de ses carcans universitaires.


LE FILS DE LA VEUVE

RÉGIS-LATOUCHE 1(© DR)Partout, Régis Latouche, devenu professeur de cinéma, d’histoire du septième art, de lecture de films… scrute les champs de bataille. Il récidive avec son mentor et ami, Roger Viry-Babel dans la conception de Français pour 42 sous, pour lequel les deux coauteurs reçoivent en 2003 le prix Jacques-Rosenberg de la fondation Auschwitz. Il poursuit son immersion dans la guerre via l’espionnage, la Résistance, les déportés. En parallèle, il trouve même le temps de diriger durant cinq ans l’Institut européen de cinéma et d’audiovisuel de Nancy (IECA). Il y accompagne avec le sérieux enlevé et la gouaille méthodique qui le caractérisent, quelques générations de jeunes cinéastes. Un poste que le professeur a quitté, au terme de son mandat en 2013, sans omettre de continuer à enseigner, pour ne pas s’y complaire, ne pas s’oublier. Et produire et encore produire du documentaire.

Drôle de personnage se nourrissant de contre-pieds, il est ce Nancéien pur jus depuis près de 30 ans qui se plaît à répéter que « le plus bel endroit de Nancy est le train pour Paris ». Faux trublion aux charmantes provocations, il est au fond un romantique échevelé qui sait qu’on ne revient vraiment qu’après être parti. C’est pourquoi d’ailleurs, il revient aussi régulièrement à son bois meusien, remuer la terre familière et les névroses nationales. Ainsi avec Les Chemins de Verdun, qu’il réalise pour France 3 dans le cadre du magazine au nom qui n’est pas sans évoquer, avec une pointe d’ironie, la perpétuelle quête de ce chasseur d’images : « Pourquoi chercher plus loin ». Régis Latouche s’y attaque au champ de bataille comme lieu de pèlerinage et de tourisme. « La vie y a repris ses droits mais le sacré demeure », résume l’auteur. L’invétéré chercheur écrit à côté de cela un ouvrage sur l’espionnage sur la frontière franco-allemande de 1871 à 1914 et réalise encore pour une société parisienne, Résistances, un webdocumentaire qui le mène à rencontrer quelque 18 personnages parmi les derniers résistants et désobéissants vivants de Lorraine. Courant après le temps, retournant les souvenirs, sondant les marasmes qui ont constitué les paysages et la géographie, Régis Latouche éprouve son art à l’aune des stigmates. Il continue, comme le petit Meusien qu’il était, à jouer parmi les morts, sautillant avec une allégresse qui n’est là que pour masquer pudiquement la gravité de la chose, d’une mémoire l’autre. Interrogé sur ce qui le pousse à ainsi exhumer ce que le temps enfouit, le natif de Meuse répond : « Peut-être parce que, d’avoir ainsi grandi au milieu de toutes ces croix, comme cet historien dont j’ai oublié le nom, je suis un peu le fils de la veuve. »