Consacré lors du dernier festival de Cannes, Jacques Audiard signe avec Dheepan un film exigeant et intelligent. Traitant de la famille et de l’immigration, cette chronique sociale se distingue par la qualité de ses interprètes principaux, lesquels ne s’étaient jamais frottés au 7ème art avant cette expérience couverte d’or. Mérité !

DHEEPAN-(©DR)La quatrième fut la bonne. Il faut reconnaître à Jacques Audiard le sens de la persévérance. Une qualité qui s’ajoute à ce talent immanent que personne ne lui contredira. Cet habitué du festival de Cannes aura donc attendu 2015 pour repartir avec la Palme d’or, après le prix du meilleur scénario pour Un héros très discret (1996) et le grand prix du jury pour Un prophète (2009). Trois ans après être reparti bredouille avec De rouille et d’os – presque une incongruité a-t-on envie de dire – le fils du célèbre dialoguiste Michel Audiard a mis tout le monde d’accord avec un film puissant, oscillant entre le mélo, le thriller et la chronique sociale.

Avec Dheepan, on quitte une guerre civile pour entrer dans une guerre urbaine. On délaisse le Sri Lanka pour atterrir dans une cité sensible au sud de Paris, où des caïds de la drogue font la loi. C’est dans cet environnement hostile et précaire qu’un trio tente de se construire un avenir. On quitte une guerre civile pour entrer dans une guerre urbaine.Une famille d’un genre particulier, le genre recomposée pour une cause nommée intégration. On fait donc connaissance avec Dheepan, Yalini et Ilayaal. Avant la France, ces trois-là ne se connaissaient pas. Le premier, un combattant des Tigres tamouls, décide de s’inventer un clan pour entrer sur le territoire. La seconde, les yeux rivés vers l’Angleterre, où vit une cousine, finira par accepter un emploi d’auxiliaire de vie auprès d’un vieux monsieur handicapé habitant l’immeuble d’en face, et dont le neveu Brahim, incarné par Vincent Rottiers, baigne dans ce trafic illicite qui phagocyte cette banlieue où ils espèrent des jours meilleurs. La petite dernière, 9 ans, a été scolarisée dans le quartier, non sans quelques craintes au départ.

Les trois inconnus vont devenir petit à petit une vraie famille. Dheepan finira par considérer Yalini comme son épouse et Ilayaal comme son enfant. D’où ce besoin de protéger cet improbable foyer, qui donne un sens à sa vie, de l’insécurité ambiante. Une violence larvée qui l’obligera à reprendre sa posture de combattant, non pas à des fins politiques comme dans son pays d’origine, mais plutôt pour préserver cette paix qu’il est venu chercher. Une question émerge alors dans ce long-métrage à la fois sombre et plein d’espoir : combien de temps réussira-t-il à éviter de recourir à cette violence qu’il a fuie, lui le guerrier qu’on imagine redoutable ?

Servi par une mise en scène brillante (une constante chez le cinéaste), Dheepan dresse un portrait très réaliste de l’exil en France. Percutante et maîtrisée de bout en bout, cette histoire d’amour bâtie sur un champ de ruines se distingue aussi par la qualité d’interprétation des comédiens, en particulier ceux qui campent les rôles principaux. Toute la question est de savoir si les héros seront capables de former un noyau soudé.Jesuthasan Antonythasan (Dheepan), Kalieaswari Srinivasan (Yalini) et Claudine Vinasithamby (Ilayaal) illuminent ce récit puissant qui ne laisse pas de marbre. On en prend plein les yeux et les oreilles et les scènes d’action sont superbes. Jacques Audiard a sorti le grand jeu, se contentant de faire du Jacques Audiard, tout simplement. Sans esbroufe ni surenchère, mais avec intelligence et exigence. Considéré par certains comme son film le plus léger, Dheepan reprend un thème cher à son auteur, à savoir la famille. À l’instar de son bouleversant et brut De rouille et d’os (un autre cas de fondation improbable), toute la question est de savoir si les héros seront capables de former un noyau soudé. Comme si le chef de file du cinéma français contemporain tenait à nous rappeler que la cellule familiale reste le dernier rempart dans un monde où la violence tente quotidiennement de la prendre en défaut.