© Illustration : Philippe Lorin

D’André Maginot, élu lorrain, conseiller général de Revigny-sur-Ornain, député de la Meuse, plusieurs fois ministre, nos mémoires en passoire ont conservé l’histoire de sa ligne de défense, dite « Ligne Maginot ». Elle fait parfois encore marrer dans les cours d’histoire, devenue symbole de fiasco et d’impuissance. Plusieurs historiens remettent justement les pendules à l’heure, mobilisant quelques faits enfouis, dont ces trois-là. La décision de sa construction, des bords de la Méditerranée à ceux de la Mer du Nord, emporta une adhésion quasi unanime à l’époque (270 voix contre 20 à l’Assemblée Nationale), certains ajoutant : « y compris du jeune capitaine de Gaulle ». Sur sa partie frontalière de l’Allemagne, là où la Ligne Maginot était fortifiée et continue, les Français résistèrent, à l’image du fort de Schoenenbourg, au nord de l’Alsace, d’où furent tirés « près de 20 000 obus en dix mois. Invaincu, son équipage ne se rend que le 1er juillet 1940, six jours après l’armistice, sur ordre express du haut commandement français », souligne Richard Fremder, dans la revue d’histoire Herodote. Il poursuit, racontant l’épisode d’Adolf Hitler venu sur place, « un führer courroucé qui se fait expliquer pourquoi ses unités ont été tenues en échec par un simple régiment d’infanterie ». D’autres n’oublient pas de rappeler l’absence de fortification le long de la frontière belge, due – selon les versions – aux Belges, aux Français, aux Anglais, pour des raisons essentiellement diplomatiques. Il n’empêche qu’elle ouvrait une porte à l’Allemagne. Bref, Maginot n’est pas l’hurluberlu parfois décrit et décrié. Il est un esprit fin, un des plus brillants politiciens des années 1920-30. C’est une infection typhoïdique Maginot n’est pas l’hurluberlu parfois décrit et décrié. Il est un esprit fin, un des plus brillants politiciens des années 1920-30. qui stoppe brutalement sa carrière prometteuse. Il meurt à l’âge de 55 ans. Parisien de naissance, il suit ses études secondaires au lycée Condorcet, où il se lie d’amitié avec André Citroën, puis entame Droit et Sciences-Politiques, il en sort premier. « Il est ensuite brillamment reçu auditeur au Conseil d’Etat à 23 ans » (1). Maginot est viscéralement républicain et vivement Lorrain, dévoué à ces confins de France. Il aimait la Meuse de ses parents, y venait souvent. A 33 ans, il décroche les mandats de conseiller général et député. La Première Guerre mondiale ouvre alors une parenthèse, courte, dans sa carrière. Il part au front, « se bat avec courage et témérité », il est de ces « ministres-soldats », comme Abel Ferry. « Très grièvement blessé » en 1914, André Maginot reprend du service au Parlement en 1915. Sous-Secrétaire d’État à la Guerre, avant-guerre, il prend du galon à partir de 1917, successivement ministre des Colonies, des Pensions et de la Guerre. Il laisse un bilan remarquable (dont la réorganisation de l’armée et la loi sur les pensions civiles et militaires) et le souvenir d’un homme qui ferraillait habilement. Il obtient les financements – plus de trois milliards – pour la construction de la ligne de défense des frontières de l’est, d’où le nom de « Ligne Maginot », terme inventé par un journaliste de l’Écho de Paris en 1930. Elle aurait pu rester dans l’histoire sous le nom de « Ligne Painlevé », car c’est Paul Painlevé, mathématicien et éphémère président du Conseil, qui en avait eu l’idée en 1925. Si André Maginot est si convaincant, il le doit aussi à son statut d’ancien combattant, l’homme est respecté. Et à sa stature, l’homme en impose. Olivier Merlin (2) : « Une fois aperçus, la stature et les traits de Maginot ne s’oubliaient plus. Large comme une poterne, haut de deux  mètres, le front ombrageux et le regard dominateur, il pénétrait dans les immenses salons du ministère de la Guerre appuyé sur sa canne et tirant une jambe raide qui l’allongeait encore (…). Ce Parisien de Lorraine, qui tenait de Gulliver et du Grand Ferré, montrait en tout le tempérament d’un autre siècle (…). Doté d’une santé de fer, bon fusil, bonne fourchette, grand humeur de piot devant l’éternel, fumeur de cigares comme Churchill et joueur comme Dangeau, Maginot était recherché de tous et de toutes ». Une ligne de défense à lui tout seul.

(1) Jean Jolly, dans le Dictionnaire des parlementaires français de 1889 à 1940
(2) Olivier Merlin, dans Le Monde du 8 janvier 1952, article paru à l’occasion du 20e anniversaire de la mort d’André Maginot