© Vianney Huguenot

Accueillant une centaine de personnes autistes et polyhandicapées, les Maisons du XXIe siècle et Mosaïque de Saint-Dié sont gérées par l’association Turbulences. Psychologue de formation, Laurent Morel-Jean est son nouveau directeur. Il incarne une forme de défi : conjuguer la sensibilité et l’optimisme. Passionné par les rapports humains, il est aussi (ceci expliquant peut-être cela) un dingue de musique et de littérature. Pour l’heure, il fait de son métier un plaisir, armé d’une approche simple des enjeux : « C’est de la vie ensemble qu’on construit, tout simplement. Il ne faut pas tout intellectualiser ».

Quand sonnait la rentrée des classes, il se pliait à l’exercice du remplissage de la fiche de renseignements. C’était le quart d’heure de l’instituteur-enquêteur, pêcheur d’infos sur la vie familiale de ses nouveaux protégés : carrière du père, métier de la mère… Certains trichaient. Le fiston de l’inspecteur collait un commissaire, généralement bardé de majuscules, et combien de chefs de rayon ont été promus, en cet instant magique de septembre, directeurs de supermarché. Laurent Morel-Jean n’avait pas besoin de piper les dés. Du bout de son Bic, il écrivait en face de la profession du père : capitaine au long cours. Et ça faisait rêver tous les rejetons de l’alentour. Un peu comme d’avoir dans sa classe le fils du capitaine Haddock. André, son père, avait bien quelques allures et humeurs de Haddock, et il était bien capitaine au long cours, commandant dans la marine marchande pour le compte de l’armateur Dreyfus. Sa maman, Joëlle, professeur de lettres puis antiquaire « Il y a vingt ans, j’aurais dit comment un autre peut être heureux. Aujourd’hui, c’est différent. »à Saint-Dié, est issue d’une famille d’industriels du textile. L’arrière grand-père de Laurent Morel-Jean avait fondé la marque de survêtements « La cigogne ». Pour qui aime les choses ordonnées, Laurent Morel-Jean ne devait pas apponter sur l’univers de l’action médico-sociale. Au moins aurait-il pu faire l’écrivain, doué qu’il est d’une plume fringante, plaisante et drôle. « J’aime beaucoup écrire mais je n’en fais rien », boucle-t-il le sujet. Il aurait donc pu. Oui, mais voilà, « mon bien-être passe par une vie meilleure des autres », dit-il. Les autres…, dit-il souvent. Il embarque dans la vie professionnelle avec un diplôme de psychologue. « Plus largement que la psychologie, je porte un intérêt à toutes les sciences humaines, aux sciences de la pensée et de la communication. Je travaille beaucoup sur le lien entre l’homme et son environnement, social, familial ou professionnel. J’aime comprendre comment les gens s’organisent entre eux, comment vit l’autre. C’est aussi un moyen de sortir des schémas et de nos normes éducatives. Il y a vingt ans, j’aurais dit comment un autre peut être heureux. Aujourd’hui, c’est différent ». La dot des années et des rencontres. C’est les yeux grands ouverts, et avec le souci de l’écoute et la conscience du poids de l’histoire de Turbulences (lire ci-dessous) que Laurent Morel-Jean dirige la Maison du XXIe siècle, qui accueille 55 enfants, ados et jeunes adultes autistes et handicapés lourds, et la Maison Mosaïque, dont les 37 résidents sont adultes. « C’est un travail d’équipe », répète-il, citant les familles, les 180 salariés, dont deux « Chargés d’urbanité ». Un drôle de nom, collé à Alberto et Lydie, qui sonne comme « chargés d’humanité » et prend son sens à l’évocation de l’histoire des deux structures : l’ouverture sur la ville est l’un des piliers de la philosophie de ces maisons-pilotes, un des éléments qui a forgé le caractère innovant et inédit de « Turbu ». La question titille, dans un entretien avec Laurent Morel-Jean : tant d’efforts, d’engagements, de talents, d’argent aussi, pour quels résultats ? Si la motivation puise ici dans une nature d’humanité, plus que dans une culture du résultat, Laurent Morel-Jean note toutefois « des progressions, oui, pour la plupart… à condition de faire l’effort de bien comprendre chaque personne. Beaucoup de gens ici sont heureux, sans doute dans la même proportion que « Il faut être solide pour faire ce métier, non ? ». « Il faut être heureux », répond-il. dans la population ordinaire. D’un point de vue émotionnel, il y a beaucoup de moments de joie mais qui ne se lisent pas comme on a l’habitude de le faire. Il ne faut pas vouloir rééduquer selon nos normes sociales ». Bref, les autistes ne sont pas toujours là où l’on croit ! Une autre question déboule vite dans un échange avec lui : « Il faut être solide pour faire ce métier, non ? ». « Il faut être heureux », répond-il. Il l’est. Grâce notamment à un équilibre familial, tissé au loin, à Metz, avec son épouse Véronique, médecin à l’hôpital de Mercy, et leurs trois enfants. Et grâce à des tonnes d’engagements et de passions. Doté d’une immense culture musicale, il a été organisateur de festivals, avec l’association Trock’Son. Il fut l’un des infatigables acteurs régionaux du Printemps de Bourges. C’est ainsi qu’il s’est retrouvé un beau soir, sur l’espace des Lorrains à Bourges, quasi seul face à un demi-queue et un Jacques Higelin heureux, passant là par hasard et s’arrêtant pour pianoter. Laurent Morel-Jean est également psychologue-référent pour l’association Destinées, habilitée par le ministère des Affaires Étrangères pour l’organisation des adoptions d’enfants du Vietnam et de Slovaquie. L’équilibre, peut-être le trouve-t-il aussi entre un calme, en partie apparent, et quelques accès de colère, toujours élégante. On la découvre par exemple quand il évoque une société apeurée : « Il y a un vrai problème de solidarité. Les gens ont peur de la différence, qu’il s’agisse d’une personne handicapée comme d’un migrant. La connerie ambiante m’est insupportable mais on trouve, quand on parle individuellement avec les gens, beaucoup de générosité ».           


Une aventure hors du commun

« Il y a quelques dizaines d’années, on ne montrait pas les personnes handicapées. Quand la création de la Maison du XXIe siècle a été décidée, la positionner en centre-ville a été une vraie bonne idée », dit Laurent Morel-Jean qui rappelle les handicaps, « sévères à profonds » (termes de la nomenclature administrative), des résidents des deux maisons. Au-delà de l’accompagnement non-stop des 92 personnes au sein des deux structures gérées par Turbulences (et financées essentiellement par la Caisse d’Assurance Maladie), l’association a fondé un service d’accompagnement à domicile, « parce que certains veulent rester chez eux ou qu’il n’y a pas assez de place dans les maisons ». Au fil des ans, depuis 1995, année de création de la Maison du XXIe siècle (Mosaïque date de 2013), bien des projets se sont multipliés et concrétisés, menés toujours avec le souci de « cultiver l’art de la différence » tout en étant comme et parmi les autres. Un partenariat avec l’Algérie et des structures d’accueil de jeunes handicapés mentaux a été initié. Idem avec le Sénégal. Des défilés de mode solidaires ont vu le jour. Des rencontres avec des collégiens, autour du cinéma, ont fondé « des moments d’échanges superbes ». Quelques initiatives, parmi beaucoup d’autres, toujours dans la veine des actes fondateurs de Turbulences. Une association révolutionnaire, à une époque (1989) où côtoyer le handicap lourd relevait plus de la miséricorde et n’avait pas grand chose de naturel. Il a fallu quelques aventuriers des temps modernes, parents, élus, institutions, épaulés par « un grand élan médiatique et politique ». Plusieurs des fondateurs de l’aventure sont encore actifs, parmi lesquels Jean-Marc Dollet, actuel président de Turbulences, ou Marie Pierret, l’épouse du député-maire de l’époque. Étaient venus en renfort François Mitterrand et Simone Veil, posant ensemble en 1993 la première pierre de la Maison du XXIe siècle, ainsi que l’acteur Michel Creton qui faisait alors le siège de l’Élysée pour faire voter son amendement (adopté en 1989), « permettant le maintien temporaire de jeunes adultes en établissement d’éducation spécialisée, dans l’attente d’une place dans un établissement pour adultes ».