© Illustration : Philippe Lorin

Jack Lang vient de décrocher brillamment ses 80 ans – il est né à Mirecourt en 1939 – et promène une impressionnante énergie. Douze ans ministre, de la Culture ou de l’Éducation Nationale, un temps présidentiable, ultra créatif, bâtisseur de rendez-vous festifs, culturels et désormais planétaires, il préside aujourd’hui l’Institut du Monde Arabe (IMA), avec la même passion qui l’animait dans les années soixante lorsqu’il créait le festival mondial de théâtre de Nancy. Jack Lang allume les enthousiasmes ou suscite les railleries, mais il ne laisse personne étranger à ses coups de génie ou ses frasques. L’histoire a déjà fait de lui une rare incarnation des années Mitterrand. Avec Mitterrand.

Lang vs Clémenceau. Georges Clémenceau, journaliste et rédacteur en chef avant d’être « le père la victoire », prévenait ses journalistes : « Ceux qui voudront user d’un adjectif passeront me voir dans mon bureau. Ceux qui emploieront un adverbe seront foutus à la porte ». Jack Lang a un autre rapport avec l’épithète. Il abuse de ce qui peut souligner et préciser son degré d’amour et d’émerveillement. Un peu, beaucoup, passionnément, et cetera. A propos du Maroc, où il inaugurait la semaine dernière la première biennale d’art contemporain de Rabat : « Intellectuellement et artistiquement, le Maroc est un pays prodigieusement créatif, avec des artistes absolument époustouflants, étonnants, stupéfiants ». De la création du festival mondial de théâtre de Nancy, en 1963, à la présidence de l’Institut du Monde Arabe, depuis 2012, la passion est son moteur, « la passion de la découverte, comme toujours, la curiosité, le désir de faire connaître à tous des trésors cachés ou méconnus. Je ne change pas ». Il s’émerveille de « la vitalité du monde arabe » : « ma mission est de braquer les projecteurs sur les choses qui avancent, en faveur de l’art, du droit des femmes, de la science, de la jeunesse ». Jack Lang a bousculé l’IMA, requinqué sa notoriété, doublé sa fréquentation. L’âge n’y fait rien, il a la baraka. La même qui fait de ses créations des années 80 et 90 – Fête de la musique, Journées du Patrimoine, Techno-Parade – des rendez-vous désormais mondiaux et méga populaires. Son secret ? Observer, fouiner, écouter le monde qui bouge et change… et « positiver ». Une attitude qui lui vaut la haine de l’extrême-droite, dont l’un des grands classiques est de tartiner les doutes et les peurs d’une société et les fiascos de sa classe politique. Jack Lang est l’exact opposé. Il use de cette positive attitude pour juger les Fête de la musique, Journées du Patrimoine, Techno-Parade – des rendez-vous désormais mondiaux et méga populaires. Son secret ? Observer, fouiner, écouter le monde qui bouge et change… et « positiver ».premières années du mandat Macron : « Je reste profondément de gauche, progressiste, positif. J’essaie de mettre en avant les choses positives de la présidence Macron, mais il y a des choses que je ne comprends pas et qui dépassent mon entendement. Je suis Macron sur les bords, je suis partagé, des choses me réjouissent, d’autres me préoccupent. Ce que j’aime, c’est l’homme qui bouge, qui se bat, qui avance, il y en a tellement ras-le-bol de ces gens immobiles, pépères et notaires. Macron a une ardeur, une ferveur, une énergie combative inimaginable et c’est un humaniste. Là où on peut le critiquer, c’est sur l’esprit général, la philosophie de l’action. Les gens ne comprennent pas très bien quelle est la colonne vertébrale et le sens des choses. Je n’oublie pas les injustices sociales et les gens abandonnés. Bien sûr, ces injustices ne sont pas nées aujourd’hui, mais on a trop souvent le sentiment qu’il favorise plus les uns que les autres. Il y a un manque dans la façon dont les choses sont conduites aujourd’hui : ils ne réussissent pas à créer un enthousiasme ». Cet enthousiasme qui a fondé le festival mondial du théâtre de Nancy, actif de 1963 à 1983. « Une folle ambiance » révolutionnait le théâtre et décrétait Nancy centre du monde, avant que Jack Lang s’invite au centre de la Mitterrandie. Il est secrétaire national du PS chargé de la Culture, en 1979, quand Mitterrand dirige le parti. Il devient ministre en 1981 et favori d’un président qui refuse par deux fois sa démission. Dans le giron, il éblouit et séduit les uns, il agace les autres, l’accusant de dépenser sans compter, d’être futile, people, attaché aux honneurs, grandiloquent (Jack Lang revendiquait un « ministère de la Beauté et de l’Intelligence »). On lui reproche aussi son envie d’Élysée. En 1995, Jack Lang est sur les rangs avec de bons sondages, face à Lionel Jospin dont le conseiller Manuel Valls est chargé des boules puantes et de la campagne « Lang ? Jamais ! ». Élevé malgré tout au rang de rock-star, par la grâce d’un réseau impressionnant et d’une épouse qui surveille sa carrière comme le lait sur le feu, Jack Lang se donne des airs d’imperturbable. Faussement. Il n’est pas insensible aux assauts donnés sur sa personne mais retient la phrase que lui disait Mitterrand sur les coups bas : « Ça n’influence que ceux qui sont déjà contre vous ». Pas manchot pour autant, Lang sait cogner et lâcher le mot qui fait mal et fait mouche. Son meilleur bouclier est un bilan monumental : ouverture des ondes, Grands Travaux, budget de la culture doublé, décentralisations, Journées du patrimoine, Fêtes de la musique, du livre, du cinéma, Techno-Parade, FRAC, Zéniths, prix unique du livre… expédiant tous ses successeurs et prédécesseurs (hors Malraux) dans la catégorie des bidouilleurs. Jack Lang a souvent misé sur la rapidité de l’action. « Sur Notre-Dame de Paris, je soutiens Macron quand il dit cinq ans. Il y a des gens très capables et très doués pour faire cela. Ça coûte très cher quand on traîne ». Y compris politiquement : « Sur le Mariage pour tous, l’erreur de notre ami Hollande est d’avoir trop pris son temps. On aurait dû régler ça dans le mois qui a suivi l’élection. Ils ont voulu temporiser et ils ont offert un boulevard à la droite ». Laisser le temps au temps, assurément, mais le laisser faire vite.


« Élu voyageur »

Né dans les Vosges, à Mirecourt, le 2 septembre 1939, Jack Lang a fait ses études à Lunéville et Nancy, au lycée Poincaré. « Mon grand-père était l’une des fortunes de Nancy. J’ai souffert à l’école d’être traité de gosse de riche », disait-il dans une interview à L’Express en 2005. Hors des temps politiques, il fut professeur de droit international, à Nancy et Paris-Nanterre. La rencontre avec François Mitterrand, au début des années 70, est déterminante. On le décrira bientôt « Mitterrandolâtre ». Jack Lang le mendésiste est séduit par François Mitterrand, qu’il ne lâchera jamais. Ministre de la Culture ou de l’Éducation Nationale (douze ans au total, sous les mandats Mitterrand et Chirac), successeur de Giscard à la présidence de la commission des Affaires Étrangères, en 1997, Jack Lang fut également élu local, dans plusieurs régions (conseiller général du Loir-et-Cher, maire de Blois, Conseiller de Paris, député du Pas-de-Calais…), ceci lui valant le titre, qui n’était pas pour lui déplaire, « d’élu voyageur ». Lorsque son parachutage est organisé dans les Vosges, en 2012, après avoir été annoncé dans la Somme, Jack Lang s’amuse et pirouette : « Je me sens partout chez moi ». Moins bien inspiré, il parle d’un « retour aux sources » et s’offre le culot d’expliquer à une star d’une rédaction parisienne ses souvenirs de soupe au lard : « Ah, la soupe au lard, tu n’es pas un vrai Vosgien si tu n’aimes pas la soupe au lard, moi j’aime la soupe au lard ». Jack Lang s’entête et en vient au ski : « Ah, le col de Schlucht, il fallait farter les skis à froid, une vraie expédition ». Le journaliste fixe son assiette pleine de tête de veau. Face au député sortant, Jack Lang engage une blitzkrieg, campagne rapide et d’omniprésence. Il use de sa popularité, à l’aise partout, au bistrot, dans les usines, les stades de foot. Il perd finalement, non sans filer une belle frousse à son adversaire UMP qui doit un gros bout de son salut à Marine Le Pen (la leader du FN a appelé, nommément, à voter contre Jack Lang). Aujourd’hui, ses 80 ans, bien qu’impeccablement portés, lui épargnent l’envie d’aller guerroyer encore : « Si j’avais dix ans de moins, je serais candidat à Paris. Il y a aujourd’hui un face à face un peu tristounet ».