Charlie-Franco (© DR)Avant le 7 janvier 2015, Charlie hebdo était déjà un symbole : un journal libre, descendant d’un « bête et méchant » magazine sans publicité, nourri par des « cons » autoproclamés. Rejeton du Hara-kiri du Professeur Choron, Charlie aura plusieurs vies à partir de sa création en 1970. Increvable, il s’apprête à connaître une nouvelle résurrection.

Les différentes versions de Charlie Hebdo et des entités fondatrices que furent Hara-kiri et Hara-kiri hebdo ont toujours vécu et disparu au rythme des interdictions, de la censure, des procès et des difficultés économiques, ne lâchant jamais la corde de la satire format géant, des articles incendiaires, des Unes toutes plus mémorables les unes que les autres, n’épargnant personne : politiques, sportifs, artistes, religions et patronat.

L’histoire commence en 1960 : Hara-kiri, le mensuel fondé par le Professeur Choron et François Cavanna, s’il n’est pas exactement un journal politique, brocarde la société française de l’époque, son conservatisme, sa pudibonderie, et détourne les codes des romans-photo et de la publicité. En 1961 et 1966, le mensuel sera interdit de publication pendant plusieurs mois. Hara-kiri hebdo, lancé parallèlement en 1969, est frappé d’interdiction un an plus tard après sa fameuse Une suivant le décès du général De Gaulle : « Bal tragique à Colombey : 1 mort ». La réaction est immédiate : la semaine suivante paraît le premier numéro de Charlie hebdo.

Les dessinateurs et journalistes de Charlie aimaient surtout se qualifier de « clowns», d’« énergumènes » et de « cons ».

Autour de cette nouvelle publication, on retrouve les collaborateurs d’Hara-kiri : Cavanna et Choron, Delfeil de Ton, Reiser, Wolinski ou encore Gébé. Refusant toute recette publicitaire, Charlie hebdo première mouture cesse de paraître en 1981 faute de revenus suffisants. En 1992, Cabu et Philippe Val quittent l’hebdomadaire satirique la Grosse Bertha suite à un différent avec le directeur de la publication Jean-Cyrille Godefroy, avec le désir de lancer leur propre hebdomadaire. Sur une proposition de Wolinski, le nom de Charlie hebdo, libre, est adopté. Aux côtés des historiques des années 70 apparaissent Charb, Luz, Tignous ou l’économiste Bernard Maris alias « Oncle Bernard ». Frustrés par les limites imposées à leurs dessins dans les publications pour lesquelles ils travaillèrent entre-temps, Wolinski ou Charb rejoignent une nouvelle aventure qui doit leur laisser les coudées franches.

Plusieurs polémiques émailleront cependant ce Charlie hebdo nouvelle version dirigé par Philippe Val, qui reproche à certains des dessinateurs leurs travaux pour d’autres journaux, et garde la décision finale concernant la Une, dont l’adoption était pourtant traditionnellement choisie à l’unanimité. C’est ainsi que Lefred Thouron notamment quittera Charlie en 1996 ou que Siné s’en ira fonder son Siné hebdo en 2008. L’année suivante, Philippe Val quitte la direction de Charlie hebdo : Charb devient directeur de la publication jusqu’aux tragiques événements de janvier 2015.

Refusant toute recette publicitaire, Charlie hebdo première mouture cesse de paraître en 1981.

Clairement plus politique que celle de son ancêtre Hara-kiri, la ligne éditoriale de Charlie hebdo, où les articles d’investigation (sur le génocide rwandais ou la charlie-français-marre (©DR)guerre de Bosnie dans les années 90) ont aussi leur place, a néanmoins conservé une identité quasi-unique dans le paysage de la presse française, mettant en valeur un dessin de presse satirique ne s’interdisant aucune charge contre les institutions et les dogmes de tous bords, pratique en voie de disparition aujourd’hui. Érigés en hérauts de la liberté d’expression après les attentats qui ont frappé la rédaction en ce début d’année, les dessinateurs et journalistes de Charlie aimaient surtout se qualifier de « clowns », d’ « énergumènes » et de « cons ».

Marqué à jamais par la perte d’amis qui étaient aussi parmi les meilleurs de la profession, le canard le plus déchaîné de la presse française, auparavant seul contre tous, s’apprête à embarquer pour une nouvelle ère de satire à tout va dans un contexte de soutien populaire… mais jusqu’où iront-ils ?


PAROLES DE DESSINATEURS LORRAINS

YAN LINDINGRE RÉDACTEUR EN CHEF DE FLUIDE GLACIAL
Lindingre

(© L’Estrade)

Notre réunion de bouclage le lendemain du drame était dure, personne ne pouvait dessiner. Dans la douleur, on travaille lentement, on essaye de ne pas se joindre au brouhaha des hommages, on se doit de le faire avec le plus de sérénité possible. Le numéro anniversaire des 40 ans de Fluide Glacial sera l’occasion d’expliquer notre métier, pas seulement de rendre hommage. C’est super que les gens se posent des questions sur la défense de nos libertés, même s’ils ne sont pas lecteurs de Charlie. Mais il faut se méfier de la communion, qui comprend une part de vérité et une part de confusion, d’autant plus qu’il n’y a pas que des bonnes fées autour de ce slogan. Quant à moi, je dirais plutôt « Je suis avec Charlie », celui des dessinateurs, aux côtés de mes frères ».

BERNARD FERREIRA
Bernard-Ferreira

(© L’Estrade)

Je suis abonné à Charlie depuis toujours. Lors des manifestations de soutien aux dessinateurs comme aux policiers ou aux clients du supermarché casher de la porte de Vincennes, je ne me suis jamais senti aussi français, moi qui suis né au Portugal avant d’être naturalisé. Ce mouvement populaire ne va pas totalement se tarir… en plus de la liberté, de l’égalité et de la fraternité, la laïcité est une valeur française particulière, et on a toujours accordé une grande importance au travail des caricaturistes dans ce pays. Mais je remarque aussi que s’il n’existe pas officiellement de censure en France, l’autocensure est bien réelle et très présente. La violence des réactions face à un dessin est due en grande partie à l’ignorance de ceux qui le lisent, car celui-ci comporte différents niveaux de lecture.

ANDRÉ « PAF » BOTELLA
botella

(© M.Bonis)

Quand on se souvient du statut de Charlie Hebdo quinze jours avant les événements, les revendications de soutien de toutes parts sont surprenantes, mais il ne faut pas oublier que cela concerne tout le monde, pas seulement le monde des dessinateurs de presse, car il y a eu d’autres victimes. Ceux qui sont partis étaient de purs génies de la profession, qui pratiquaient la caricature comme une forme d’écriture qui parle à l’imaginaire des gens ; ce n’étaient pas des agités qui se servaient du dessin comme d’une arme. Après le mouvement de soutien, il faudrait que la profession soit davantage représentée, et donc publiée, car notre forme d’expression est en train de disparaître. À quelques exceptions près, on ne sait plus lire la caricature dans une rédaction.

PASCAL « NAPO » NAPOLITANO
Pascal Napolitano

(© Kleude)

Le mouvement de soutien qui a suivi les drames survenus la semaine du 7 janvier a rassemblé pendant trois jours les riches, les pauvres, les Arabes… mais je ne crois pas à une communion dans la durée. Les dessinateurs disparus auraient rigolé qu’on les érige en symboles de la liberté d’expression. Cette histoire a démarré avec les caricatures de Mahomet dans un journal danois d’extrême-droite qui a réussi à enflammer d’autres crétins partout dans le monde. Néanmoins il ne faut pas penser aux réactions que des caricatures peuvent déclencher à l’autre bout de la planète, il faut pratiquer la caricature comme une forme de journalisme, en étant pertinent, avec un esprit de synthèse, tout en étant drôle. Et si l’on dit aujourd’hui des dessinateurs de presse « Protégeons-les », il faut leur donner la parole, et donc les faire travailler.