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Se déplacer entre la Moselle et le Luxembourg est un calvaire quotidien pour les frontaliers. Certes, des mesures sont prises pour optimiser la mobilité mais ça n’avance pas suffisamment vite. Alors pourquoi ne pas créer un monorail aérien propose Cédric Gouth, le maire de Woippy (57).

L’idée de créer un monorail entre la Moselle et le Luxembourg n’est pas nouvelle en soi. Il y a 4 ans, Anne Grommerch, alors députée-maire de Thionville avait déjà évoqué, avec un très vif intérêt, la création d’un tel engin. Et puis ? Et puis rien. Les uns étaient séduits. Les autres évoquaient un gadget. Le projet a fait l’objet de discussions avant de finalement finir au fond d’un tiroir…

Il n’en reste pas moins vrai qu’il va bien falloir trouver des solutions pour répondre aux nécessités en mobilité transfrontalière. Car satisfaire aux besoins actuels -c’est loin d’être actuellement le cas-, et à ceux de demain relève d’un sacré défi ! On dénombre 100 000 frontaliers aujourd’hui. Ils seront 150 000, d’ici une dizaine d’années…On dénombre 100 000 frontaliers aujourd’hui. Ils seront 150 000, d’ici une dizaine d’années…

Certes, des initiatives, il y en a. Mais elles « avancent », plus ou moins vite. Si les trains qui circulent entre Metz et Luxembourg sont actuellement bondés, aux heures de pointe, une augmentation du nombre de rames est programmée. Bonne nouvelle. Mais pour les observateurs avisés cela ne suffira pas. Les nouvelles rames ne permettront pas même de répondre aux besoins actuels. En attendant, c’est la galère. Et cela le sera un peu plus encore à compter de janvier prochain et pour au moins quelques mois. En effet, faute d’être (tous) équipés du nouveau système de sécurité européen l’ERTMS (European Rail Trafic Management System), les TER ne pourront plus circuler au Luxembourg. Les passagers (transfrontaliers) devront donc opérer un changement de train en gare de Thionville, à l’aller comme au retour, pour certains trains…

L’autoroute A31 est saturée aux heures de pointe. Du coup, il faut plus d’une 1h30 pour faire Metz/Luxembourg et encore, lorsque tout va bien. Un accrochage, un peu de pluie ou pire, de la neige, et le temps de trajet est doublé. D’où l’importance de créer l’A31 bis, avancent ses supporters. Il n’en reste pas moins vrai que, quand bien même cette autoroute se ferait (pour l’heure, ce n’est pas gravé dans le marbre, pas même dans le bitume !), elle ne sera pas opérationnelle avant plusieurs années. D’ici là, compte tenu de l’évolution du nombre de frontaliers, le trafic va encore s’intensifier. 

Le covoiturage se développe et les parkings dédiés se multiplient. Tout récemment encore le Luxembourg a annoncé qu’il allait participer à la création de deux nouveaux parkings. Le premier à L’A31 bis ? Ce n’est pas gravé dans le marbre, pas même dans le bitume !Metzange avec un parking de covoiturage de 800 places qui entrera en service « courant 2020 ». Le second à Thionville, avec un équipement en silo de 700 places situé le long des voies de chemin de fer. Dédié en priorité aux usagers du TER (Fluo) Thionville-Luxembourg, il devrait voir le jour d’ici 2021. Des applications mobiles sont également lancées pour favoriser le recours au co-voiturage.

Le télétravail ? Ça avance. En mai dernier, le S-Hub de Yutz-Thionville a été inauguré. Cet espace de coworking a précisément pour ambition de répondre aux problématiques de mobilité des travailleurs frontaliers confrontés à la saturation des réseaux de circulation, en leur permettant de travailler à distance. Mais pour que le télétravail se déploie, il faut encore régler un petit point. Pour l’heure, l’accord fiscal entre le Grand-duché et la France autorise les Français à effectuer 29 jours de télétravail, par an. Pierre Cuny, le maire de Thionville (voir également dans ce dossier), a récemment communiqué sur ce sujet pour réclamer « un seuil de 1 jour par semaine de télétravail autorisé entre la France et le Luxembourg, sans remise en cause du statut fiscal et social de l’employé ». 


Quelle place pour un monorail aérien ?

Présentation du monorail BYD à Jean Rottner, Président de la Région Grand Est, par le maire de Woippy Cédric Gouth© A. Mébarki

Présentation du monorail BYD à Jean Rottner, Président de la Région Grand Est, par le maire de Woippy Cédric Gouth© A. Mébarki

Elle reste à définir mais l’initiative du maire de Woippy, Cédric Gouth, mérite réellement d’être discutée, étudiée. Car ce mode de transport est riche d’atouts tant en termes de mobilité, que d’environnement. Il pourrait, à ce titre, venir compléter les solutions évoquées supra. Et cela dans des délais courts, en tout cas plus rapides que l’hypothétique A31 bis… Ce n’est pas une perte de temps. Il importe juste de ne pas prendre exemple sur la gestion du dossier de l’A31 !

L’idée de créer un monorail entre la Moselle n’est pas nouvelle. Pourquoi relancer un tel projet, maintenant ?

Parce que la situation des frontaliers est devenue intolérable. 2h30 aller et autant pour le retour entre Luxembourg et Metz. C’est inacceptable, tout simplement. Notre rôle d’élus est d’apporter des solutions. À court terme. L’A31bis est une solution sur le long terme, voire très long terme. Les voies SNCF, le TER, sont saturés. La construction d’une nouvelle ligne prendra aussi beaucoup, beaucoup de temps. La pollution engendrée par les véhicules à moteur sur l’axe Luxembourg-Metz est devenue, elle aussi, insupportable. On parle de ferroutage pour régler une partie de ce problème, avec pour conséquence un encombrement accru des voies ferrées.

Quels sont les atouts de ce monorail ?

Il apporte une solution rapide, efficace, surtout réaliste et réalisable. L’option envisagée, utiliser la partie centrale de l’actuelle A31, est une évidence. Peu ou pas d’empreinte au sol. Une voie propriétaire. Donc complètement indépendante des autres moyens de transport. Il est évident pour moi et aussi pour bon nombre d’élus du sillon mosellan, et même au-delà, qu’il nous faut une solution rapide. Cela ne veut pas dire qu’il faille abandonner le projet de l’A31bis. Bien au contraire. Mais il faut agir rapidement. Mais, surtout, il faut agir. Comme vous l’avez précisé, l’idée d’un monorail n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, en revanche, c’est le fait qu’un tel monorail soit déjà en service et non pas au stade de l’étude ou de vague projet.

Justement, vous évoquez un monorail chinois construit par le groupe BYD. Est-ce un exemple ou bien c’est cette technologie qui vous semble la plus pertinente ?

J’ai évoqué la solution chinoise proposée par BYD, car c’est, actuellement, la plus aboutie. Le monorail BYD est actuellement exploité à Yinchuan en Chine et cela depuis 2017. La première implantation en 2016 s’est faite à Shenzhen en 2016. En 2019, c’est à Jining que le monorail a été mis en service avec une vitesse de 120 km/h. Enfin, en juillet de cette année, la première ligne commerciale municipale sera mise en service à Gang’an. BYD construit aussi actuellement un monorail au Brésil, pour relier le District de Salvador à l’Île de Sào Joà, avec une capacité de 150 000 passagers par jour.

La presse évoque un investissement de 600 millions d’euros. Que comprend cet investissement et vous semble-t-il en phase avec la réalité ?

Le coût réel ne pourra être déterminé qu’après étude. De nombreux paramètres interviennent : le nombre de gares, le nombre de rames… Mais également les différents types de terrains et, bien sûr, la participation financière, ou non, de nos voisins luxembourgeois. Un point important à souligner en matière de financement. Ce monorail pourrait être financé par l’État, la Région et peut-être même au niveau européen car il s’agit d’un équipement structurant, au niveau européen.


Le monorail Skyrail fonctionne déjà !

© BYD

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La technologie évoquée par Cédric Gouth en ce qui concerne le monorail est celle du Skyrail, une solution de transport en commun développée par le groupe chinois BYD.

Le Skyrail est une innovation à mettre au crédit du groupe chinois BYD. L’entreprise a développé l’intégralité de l’équipement qui se compose de « wagons » accueillant les passagers, mais également du rail qui le supporte, les stations qu’il dessert ainsi que toutes les technologies lui permettant de fonctionner.

Selon son constructeur, le Skyrail cumule les avantages. Tout d’abord, il occupe peu de surface au sol. L’engin est installé en surface, à quelques mètres du sol, les voies reposant sur de petits pylônes. Le Skyrail peut donc tout à fait être installé sur le terre-plein central d’une autoroute, par exemple. Cette technologie a également pour avantage de permettre une mise en place extrêmement rapide car elle n’implique pas de déployer d’énormes chantiers. Bien entendu, cela se traduit par des investissements moins importants qu’un métro sous-terrain ou même qu’un tram. Dans une présentation, BYD annonce que, la mise en œuvre de sa solution est trois fois plus rapide et cinq fois moins coûteuse qu’un « métro classique ».

Doté d’une technologie « électrique », le Skyrail est également silencieux et n’émet aucune émission de CO2. Autonome, agile et performant, il peut fonctionner sur des parcours exigeants (notamment en termes de pentes). Au registre de la sécurité, l’engin est également capable de parcourir plusieurs kilomètres en cas de panne électrique grâce à ses batteries de secours. Il peut ainsi rejoindre la prochaine station pour « libérer » ses passagers.

Toujours selon BYD, le Skyrail peut transporter de 10 000 à 30 000 passagers par heure (aller simple) dans le cadre d’un système de transport en commun à plusieurs niveaux. Déjà en service à Yinchuan, dans l’ouest de la Chine, un Skyrail va prochainement voir le jour au Brésil. Des partenariats stratégiques avec des pays tels que les Philippines, l’Égypte, le Maroc et le Cambodge sont également activés. Sur son site internet, le groupe précise, aussi, que le Skyrail répond aux besoins en matière de transport des grandes villes mais est aussi une solution de « transport en commun pour les villes petites et moyennes villes ».


Un Mosellan chez  BYD

Alain Louis © DR

Alain Louis © DR

Le groupe BYD compte un Mosellan dans son équipe, en Chine : Alain Louis. Directeur de l’ingénierie au sein de l’institut de recherche avancée de BYD, L’Estrade l’a rencontré il y a quelques mois. Extraits.

À propos de BYD

« BYD est un grand groupe chinois fondé en 1995, par l’actuel PDG Mr Wang Chuanfu, Il compte actuellement plus de 220 000 employés à travers le monde. À l’origine, il était spécialisé dans les technologies innovantes de batterie mais il a développé, au fil des ans, une large gamme de produits dans des secteurs clés de l’énergie et du transport. BYD est un des leaders mondiaux du marché de batteries et du véhicule électrique (auto et bus). La société est reconnue de longue date pour sa capacité d’innovation : en 2010 Business Week lui a attribué la 8ème position des sociétés les plus innovantes, au monde. »

À propos du Skyrail

« La Chine doit faire face aux mêmes problèmes que l’Occident mais sa réponse doit être encore plus forte car c’est une question de survie. La forte densité de population fait que ces problèmes de trafic urbain et interurbain sont amplifiés par rapport à ce que nous connaissons. Nous avons, in fine, les mêmes problèmes mais les Chinois doivent y répondre avec force et sans transiger, sans reporter. C’est à mon sens la raison pour laquelle ils sont leaders sur le marché du véhicule électrique et dorénavant ont une longueur d’avance sur le « Skyrail » à l’image de BYD qui est clairement en train de distancer ses concurrents dans ce domaine. BYD a investi plus d’un milliard de dollars sur le Skyrail. À ce jour, le produit est opérationnel et se déploie, avec succès. Un contrat a encore été signé au Brésil, en début d’année. »


Ce qu’ils en pensent…

Patrick Abate, 60 ans, sénateur maire de Talange © DR

Patrick Abate, Maire de Talange & Vice-Président de la C.C. Rives de Moselle : « Il y a urgence et il faut oser ! »

Que pensez-vous de l’idée de créer un monorail ?   

Pour moi tout projet qui est complémentaire et/ou alternatif au tout autoroute est un projet intéressant. En effet, Il faut sortir de cet immobilisme qui résulte de la cristallisation des débats autour de la seule solution de l’A31 et de l’A31bis depuis maintenant près de 40 ans. Cela devient dramatique pour la mobilité en région, sur le sillon lorrain en particulier, tout autant que pour le trafic transfrontalier. J‘ai toujours soutenu des projets complémentaires de ce type. Ce projet de monorail est très innovant et en termes de coûts il pourrait très bien s’intégrer aux investissements autoroutiers de façon cohérente et complémentaire.  Le sillon lorrain tout comme le trafic transfrontalier méritent bien des investissements d’infrastructures audacieuses et écologiques qui nous ferons rentrer de plein pied dans la mobilité du 21e siècle ; sans compter les conséquences positives pour les entreprises dans le bâtiment et les travaux publics. C’est d’ailleurs, parce que je crois dans cette nécessité de complémentarité et d’audace que je défends depuis maintenant plus de 10 ans (depuis 2008 très exactement) l’idée qui consiste à transformer notre TER en un RER lorrain. Ce qui veut dire que partout où le rail croise une ville ou village, il doit y avoir une halte ferroviaire avec la nécessité d’adapter les infrastructures tout comme le matériel de transport. Cela semblait jusque-là irréalisable et utopique. Je note avec bonheur que, de plus en plus, cette idée fait son chemin, notamment dans les instances du Sillon Lorrain. Autoroute, Monorail, RER…et pourquoi pas un tram ou un Métis de Metz à Thionville, comme cela a existé du début du 20e siècle jusque à la fin des années 50 avant le choix du ‘tout automobile’.

Quels sont, selon vous, les atouts et les faiblesses d’un tel projet ?

L’idée de créer un monorail n’est pas si utopique que certains peuvent l’affirmer compte tenu d’un coût de quelques centaines de millions d’euros, comparable à celui de la construction de la portion autoroutière Thionville-frontière luxembourgeoise. On nous rétorque trop souvent que les financements publics manquent. Mais il faut faire de choix clairs. Combien nous coûtent la pollution, le stress, les longs trajets professionnels ? Le talon d’Achille d’un tel projet, c’est qu’il ne peut se suffire à lui seul. J’affirme qu’en matière de mobilité l’essentiel est la complémentarité. On ne doit pas se résoudre à des solutions uniques qui seraient réputées miraculeuses.

Comment comptez-vous le défendre ?

Je défendrai toujours l’idée qu’il faut investir pour l’intérêt général pour redonner un élan à l’économie de notre bassin de vie et d’emploi grâce à des projets porteurs d’emplois, de mieux vivre et de respect de l’environnement. En matière d’infrastructures de mobilité, il y a urgence et il faut oser !

 

Pierre Cuny © DR

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Pierre Cuny, Maire de Thionville & Président de la CA Porte de France-Thionville, Président du Sillon Lorrain : « Avançons et innovons »

« La création d’un monorail est une idée qui mérite d’être étudiée. J’y vois un gros avantage lié à l’emprise foncière. J’ai des interrogations également, notamment en ce qui concerne l’investissement et le coût pour les passagers, par exemple. Il est clair que c’est un projet qui ne peut se faire qu’avec le soutien du Luxembourg. Il y a bien des points à éclaircir mais je crois qu’il faut aller de l’avant car ce peut être une solution complémentaire à l’A 31 bis, à l’augmentation des capacités ferroviaires, au développement du covoiturage. Sans oublier, bien entendu, le développement du télétravail qui est une solution d’avenir, opérationnelle rapidement et sans avoir à investir. Il nous faut avancer sur toutes ces solutions avec une réflexion à court, à moyen terme et à long terme. Lorsque j’ai évoqué le télétravail, il y a trois ans, les gens riaient. Aujourd’hui, tout le monde s’y intéresse. La Lorraine a longtemps été une terre d’innovations, elle doit aujourd’hui innover pour répondre aux enjeux de la mobilité. Avançons, innovons. Dans moins de 10 ans, il y aura 60 000 frontaliers de plus qu’aujourd’hui. Nous n’avons pas de temps à perdre car si nous ne sommes pas en mesure de répondre à l’évolution des besoins en matière de mobilité, c’est toute la Grande Région qui sera pénalisée ».

 

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Aline, habitante de Woippy, cadre informatique au Luxembourg

« Je travaille au Luxembourg depuis 17 ans. J’ai pris le train et le bus durant 8 ans avant de disposer d’une voiture de fonction et surtout d’une place de parking sur mon lieu de travail. Pour m’y rendre, je quitte Woippy pour 8h30 et ne suis de retour que vers 19h30.

Un projet de monorail entre Woippy et Luxembourg ? Je trouve cela surprenant mais pourquoi pas ? La circulation sur l’A31 étant devenue tellement éprouvante, je pense qu’il ne faut pas craindre de faire un peu preuve d’innovation dans les projets. Il conviendrait alors de bien étudier toutes les modalités pratiques, telles que la fréquence, les horaires, les arrêts, les correspondances…

Pour autant, on se doute bien que le monorail ne pourra être à lui-seul la solution mais il contribuerait clairement à soulager la saturation du trafic que l’on connaît déjà et qui va s’accroître dans les prochaines années. »