Dans l’ouvrage Il neige des lampadaires, le langage est la matière première de l’artiste messin Dominique Cervantès, qu’il façonne comme ses sculptures. Un travail d’assemblage, de collages absurdes et poétiques qui s’immisce dans les mots et entre eux, au cœur de la page, en une composition dadaïste.

En tant que plasticien, Dominique Cervantès a marqué notre regard avec des sculptures aux allures provocantes, phallus, pistolets braqués, doigts d’honneur frappés des couleurs nationales, mais aussi à travers les formes plus légères d’animaux tracés sur des plaques de verre. Des figures qu’il installe aussi au sein de pièces plus massives, très colorées où la notion de jeu, de bac à sable sont omniprésentes. En tant qu’écrivain, il suivra la même démarche : « comme en sculpture, j’assemble, je soustrais, je pratique le collage et la répétition : le langage est ma boîte à outils » explique-t-il. L’écriture est longtemps apparue « comme une montagne » pour l’artiste, dyslexique, qui a utilisé son trouble comme un atout : « Ça me permet de voir les mots autrement. Une faute peut donner naissance à un autre mot : cette vision différente m’ouvre des chemins ».

C’est lorsque les galeristes lui réclament des textes autour de ses œuvres que Dominique débute comme auteur : il opte tout naturellement pour une esthétique de l’absurde. « C’est mon moyen d’expression, ce sont les Mirlitonnades de Beckett qui m’ont « autorisé » à écrire » évoque-t-il. Son premier recueil de poésie, Au milieu du hasard, est publié par Richard Meier chez Voixéditions, suivi de C’pas pareil, c’différent aux éditions Shimoni. Dans Il neige des lampadaires, le Messin nous entraîne au fil d’un esprit qui vagabonde, évoque la nature, son environnement, la société, tourne aussi son regard en lui-même et décortique toutes sortes de langages, du plus poétique au plus trivial. « Tu peux écrire à partir d’une liste de courses, ou même d’une feuille d’impôts où tu es face à une écriture du vide : c’est ce que je souligne en me l’appropriant, en la retournant, décrit l’auteur. Je peux aussi voir un tableau de Hopper dans une scène de la vie de tous les jours ; et je laisse place à un flux. »

Le « voyage en Absurdie » de Il neige des lampadaires s’inspire des expérimentations de Ionesco, Devos, Beckett, Joyce ou Mallarmé. Sa lecture est rythmée par une mise en page faite d’espaces et de vides, la ponctuation traçant un parcours parsemé d’accidents. Une forme affûtée pour nous transporter entre les mots, sans cesse changeante, où le point virgule, la barre oblique, les points de suspension dessinent une cartographie poétique. « Le travail d’édition, la mise en forme de l’écriture ont été déterminants pour imprimer un rythme, des respirations, une vraie plasticité du mot et de la mise en page » note l’auteur.

Les illustrations du peintre messin Vadim Korniloff émaillent les pages de l’ouvrage, se succédant avec cette même logique qui n’en est pas une. Cervantès ne voulait pas de dessins « qui illustrent le texte », et Korniloff a réalisé des œuvres totalement originales s’inspirant de son propre ressenti à la lecture. On y retrouve ses figures humaines et animales entremêlées aux rictus mi-rigolards mi-perturbants : un écho idéal aux circonvolutions linguistiques de Dominique Cervantès. L’illustrateur n’a jamais précisé leurs emplacements dans le livre, laissant ce soin à l’éditeur, pour ajouter un niveau supplémentaire d’interprétation libre. « Ce travail à trois a permis de créer une musicalité de l’écrit, avec cette idée de répétition à la Chopin, que j’écoute souvent lorsque j’écris, indique l’auteur. Prendre la parole, c’est pour moi à la fois une grande arrogance et une nécessité ; essayer de saisir l’insaisissable, c’est vital ».

 

Dominique Cervantès livre

Il neige des lampadaires de Dominique Cervantès

(Illustrations : Vadim Korniloff)

Éd. Memento Mori

domcervantes.com