© La prise de Jérusalem en 1099 par Émile Signol (1847) / Droits Réservés

Depuis le VIIe siècle, la Terre Sainte est possession musulmane, rendant difficiles les pèlerinages chrétiens vers ses lieux de cultes traditionnels et notamment vers le Saint Sépulcre. La prise de Jérusalem, au crépuscule du premier millénaire, par la dynastie musulmane des Fatimides, les persécutions régulières à l’encontre des Chrétiens d’Orient et l’arrivée des Turcs musulmans, précipitent l’idée d’une guerre destinée à délivrer Jérusalem. C’est dans ce contexte que le pape Urbain II lance, le 27 novembre 1095, son appel à la croisade au cri de « Dieu le veut ! »

Une croix d’étoffe rouge, cousue sur un vêtement. Un logotype avant la lettre qui porte en lui son message essentiel : un objectif, le Christ et un moyen pour l’atteindre, verser le sang des incroyants. Le symbole a traversé les siècles et renvoie au concept d’appartenance à une communauté chrétienne particulière, celle des Croisés. Des chrétiens de combat, en quelque sorte, en une époque où les idées de piété et de guerre s’épousaient dans une même quête, libérer la Terre Sainte, arrachée par les disciples de Mahomet lors de leurs foudroyantes conquêtes.

L’Ottoman tient en effet, depuis le VIIsiècle, sous son joug dominateur, les communautés chrétiennes de Syrie, d’Égypte et d’Afrique du Nord. Le cimeterre a eu raison, dans la violence, de la croix du Christ depuis près de quatre cents ans. La courbe l’a emporté sur la droite.

Mais la Chrétienté ne se résout pas à cette situation. Même en terre occupée, les pèlerinages n’ont jamais cessé. Par dévotion et ferveur, car pour faire son salut c’est le passage obligé. Mais aussi par aventure et parfois dans la perspective d’un enrichissement personnel. Il est même arrivé que certains aient caressé l’espoir de reprendre pied en Terre Sainte. Mais toujours en vain.

En cette année 1095, un pape entend bien donner une tournure nouvelle à toutes ces expéditions aussi vaines que dispersées et aussi inutiles que souvent coûteuses en vies humaines. Il s’agit d’Urbain II. Un grand homme par la taille, mais aussi par le charisme et la capacité de conviction. Il est taraudé par la situation des Chrétiens d’Orient qui sont les victimes collatérales des exactions consécutives aux luttes acharnées entre les Turcs Seldjoukides et les Égyptiens Fatimides(1). Car la Terre Sainte n’est pas seulement convoitée par les Chrétiens, elle est aussi le théâtre d’une lutte d’influence acharnée entre les Turcs et les Arabes.

Cette division est une aubaine dont le pape sait qu’il peut faire bon usage. C’est au concile de Clermont qu’il prend une décision essentielle qui vient en réponse aux appels à l’aide désespérés et répétés de l’empereur byzantin Alexis Comnène et des Chrétiens de Jérusalem. Il prêche la Croisade en cette fin du premier siècle du deuxième millénaire. Son appel trouve immédiatement un écho et des relais. Il déclenche même un enthousiasme certain. Il est vrai que le successeur de Pierre a eu l’intelligence et le cynisme d’associer son ambitieux projet à la distribution d’indulgencesLe siège de Jérusalem ne dure que cinq semaines et se solde par les pires scènes de carnage et de pillages que l’esprit humain puisse imaginer. plénière. La démarche est astucieuse. Et va se révéler redoutablement efficace.

L’appel est simple et résonne au-delà des espérances du pape. L’engouement populaire est énorme. Pour défendre la foi au cri de « Dieu le veut ! », les Croisés affluent de partout. Ils viennent du Nord et du Midi, de Normandie et de Basse-Lorraine ou de Flandre. Face à la multitude, il faut même diviser les volontaires en autant d’armées qu’il y a de régions d’origine.

La première armée, conduite par Godefroy de Bouillon, prend la direction de Constantinople par la route, traversant le Saint Empire et le royaume de Hongrie. Bohémond de Tarente, dirige une autre expédition qui se rend à Constantinople en traversant l’Epire. Raymond de Toulouse se rend en Terre Sainte depuis le Midi, suivi de Hugues de Vermandois, Robert de Normandie et Robert de Flandre. Leurs arrivées s’échelonnent entre Noël 1096 et avril 1097.

Godefroy de Bouillon est le premier à se mettre en marche pour aller se battre en Terre Sainte. Il arrive à Nicée le 6 mai 1097 et ne tarde pas à faire le siège de la ville. Il n’attend pas que les contingents francs viennent en renfort pour entamer les combats. Une manœuvre qui semble lui réussir, car en moins de deux mois, la ville se rend aux Byzantins, par peur de la cruauté franque. Les Francs quittent Nicée et poursuivent leur route en direction de la Terre sainte. Un long et difficile périple, fait de constantes escarmouches turques auxquelles ils résistent avec héroïsme. Les charges répétées des barons francs sèment la panique dans les rangs de l’armée seldjoukide. Il est vrai que la chevalerie franque n’hésite pas à s’acharner sur l’armée turque en fuite, pour s’emparer de sa nourriture et de ses chevaux notamment.

Elle poursuit sa progression, avec une telle détermination, que toutes les tentatives turques de l’enrayer se soldent par des échecs. La réputation qui précède l’armée franque facilite ses avancées au point de ne pas être obligée de livrer de sanglants combats. Jusqu’au moment où elle arrive devant la ville d’Antioche, une des plus puissantes cités de l’époque. Ville fortifiée sur plus de dix kilomètres et défendue par quatre cents tours, elle abrite de nombreux Turcs qui y sont retranchés. Le siège est long. Il débute le 21 octobre 1097 pour s’achever sept mois plus tard, le 3 juin 1098. Le siège est difficile : trop de vies humaines sont sacrifiées quand ce n’est pas tout simplement la peste qui les emporte. La victoire est néanmoins rendue possible car Bohémond et Robert de Flandre, parviennent à couper toutes les routes des renforts qui auraient pu prêter main forte aux défenseurs d’Antioche.

Après Antioche, ce sera au tour de Jérusalem de subir le siège des Croisés, environ un an plus tard. C’est en 1099 que les dômes de la ville sainte sont en vue des assaillants du pape. Ceux-ci ne sont cependant pas assez nombreux pour pouvoir encercler la ville occupée par les Égyptiens fatimides depuis octobre 1098. Il faut s’armer de patience et se doter de machines de guerre. Une escadre génoise arrive à Acre, équipée de matériel, chargée d’ouvriers, de vivre et d’eau. Le siège peut débuter. Il ne dure que cinq semaines et se solde par les pires scènes de carnage et de pillages que l’esprit humain puisse imaginer. Des milliers de Musulmans sont massacrés dans la grande mosquée Al Aqsa. La proximité du Saint Sépulcre n’est visiblement pas de nature à apaiser les esprits des croisés qui ont soif de vengeance depuis tant d’années.

La mainmise sur Jérusalem conduit à la partition de la Terre Sainte en quatre principautés chrétiennes créées sur le modèle féodal en vigueur en Europe occidentale. Les quatre États latins d’Orient sont, du nord au sud, le Comté d’Edesse, la principauté d’Antioche, le Comté de Tripoli et le royaume de Jérusalem. Une manière de se créer une enclave économique hors de France, susceptible de développer des échanges commerciaux avec les grands ports de Méditerranée.  Mais c’est aussi un moyen de ramener le calme dans le royaume de France. La première Croisade a en effet constitué un bon moyen de ramener la paix en Occident, en envoyant les seigneurs les plus belliqueux déverser leur agressivité sur les Musulmans. Une bonne façon pour le pouvoir spirituel de mieux contrôler encore le pouvoir temporel.

(1) Dynastie musulmane qui a règné en Afrique du Nord, en Égypte puis au Proche-Orient

L’APPEL DU PAPE

Pour galvaniser les candidats à la guerre sainte et les inciter à partir guerroyer, le pape Urbain II s’adressa à la foule, en français et en ces termes : « Ô peuple des Francs ! Peuple aimé et élu de Dieu ! De Jérusalem et de Constantinople s’est répandue la grave nouvelle qu’une race maudite, totalement étrangère à Dieu, a envahi les terres chrétiennes, les dépeuplant par le fer et le feu. Les envahisseurs ont fait des prisonniers : ils en prennent une partie comme esclaves sur leurs terres, les autres sont mis à mort après de cruelles tortures. Ils ont détruit les autels après les avoir profanés. Cessez de vous haïr ! Mettez fin à vos querelles Prenez le chemin du Saint Sépulcre, arrachez cette terre à une race maligne, soumettez-là ! Jérusalem est une terre fertile, un paradis de délices. Cette cité royale, au centre de la terre, vous implore de venir à son aide. Partez promptement, et vous obtiendrez le pardon de vos fautes ! Souvenez-vous aussi que vous recevrez pour cela des honneurs et la gloire éternelle au royaume des cieux. »

À cette harangue, un moine prédicateur qui participait lui aussi au concile de Clermont, Pierre d’Amiens, dit Pierre l’Ermite, poussa ce cri : « Dieu le veut ! ». Un cri que la foule reprit en cœur pour le transformer en un grondement de tonnerre. Le première Croisade était lancée…


GODEFROY DE BOUILLON : FIGURE CHARISMATIQUE

Toutes les épopées humaines ont leurs figures allégoriques. Celles qui demeurent dans les mémoires et traversent les époques, auréolés d’une gloire toute particulière, souvent mythifiée. Pour ce qui concerne l’histoire de la première croisade, un personnage l’incarne mieux que tout autre : Godefroy de Bouillon. Il est le héros emblématique du preux chevalier, celui qui s’engage dans un combat pour la beauté d’une noble et juste cause et non par simple goût de l’aventure ou du lucre. C’est animé par cet état d’esprit, qu’il a refusé le titre de roi de Jérusalem au profit d’avoué du Saint Sépulcre, « ne souhaitant pas être ceint d’une couronne d’or là où le Christ a porté une couronne d’épines ». C’est sans doute l’écrivain malouin François-René de Chateaubriand qui a dressé le portrait le plus court et le plus juste de Godefroy de Bouillon, lorsque dans ses Carnets de voyage, après avoir été nommé Chevalier du Saint Sépulcre, il écrivit : « Cette cérémonie ne pouvait être tout à fait vaine, j’étais Français, Godefroy était Français ; ses vieilles armes en me touchant, m’avaient communiqué un nouvel amour pour la gloire et l’honneur de ma patrie. »


PIERRE L’ERMITE : MEILLEUR SECOND RÔLE

Penser que les Croisades ont été exclusivement l’apanage de grands seigneurs féodaux conduisant des armées professionnelles et aguerries au combat, relève de l’image d’Épinal. Certaines expéditions peuvent, bien au contraire, être qualifiées de véritablement populaires. C’est le cas notamment de celles qui ont été menées par Pierre l’Ermite. Ce prédicateur capable d’enflammer les foules, a très vite pris la robe archétypale du croisé, humble et généreux, même si l’Histoire, cette mère parfois ingrate, l’a classé au rang des oubliés. C’est bien injuste, si l’on en croit les témoignages les plus fiables. Ainsi, pour Guibert de Nogent et Albert d’Aix, chroniqueurs de l’époque, Pierre l’Ermite a constitué une des pierres angulaires de l’épopée des Croisades : « Nous le vîmes parcourir les villes et les villages et prêcher partout. Le peuple l’entourait en foule, l’accablait de présents et célébrait sa sainteté par de si grands éloges que je ne me souviens pas que l’on n’ait jamais rendu pareils honneurs à toute autre personne… En tout ce qu’il faisait ou disait, il semblait qu’il y eût en lui quelque chose de divin ; en sorte qu’on allait jusqu’à arracher les poils de son mulet pour les garder comme reliques. »