AlexWInker1©Olivier Despicht

Avec Un Travail comme un autre, publié chez Sarbacane, Alex W.Inker dépasse son statut de jeune auteur prometteur. En plus d’un remarquable travail graphique, à la fois riche et limpide, l’auteur livre une tragédie à la dimension prométhéenne située en pleine Grande Dépression.

En 2019, Alexandre Windendaële, plus connu sous le pseudonyme d’Alex W.Inker, décroche le Grand prix de la critique au festival d’Angoulême pour Servir le peuple. Avec ce récit de la passion entre un jeune paysan chinois devenu soldat et une femme d’officier, qui remettra en question toute une vie sous le signe de la servitude, l’auteur franchit une étape. De son premier album Apache, déjà récompensé au FIBD par le prix du Polar, à Panama Al Brown, d’après l’histoire d’un boxeur noir au destin malheureux, Alex W.Inker déploie un univers consacré aux marginaux et aux laissés-pour-compte. Un univers de travailleurs aussi, marqué par la notion de labeur : Un Travail comme un autre se situe dans sa continuité. « C’est un monde que je connais bien, je viens d’une famille d’ouvriers du Nord, explique Alexandre. Je suis à l’aise avec ces récits, je pense que je sais faire parler de tels personnages ; avec mon futur album consacré à Fourmie, une ville où la troupe a tiré sur des ouvriers en 1891, je clôturerai une sorte de trilogie entamé avec Servir le peuple ».

Dans Un Travail comme un autre, Roscoe T.Martin entame sa vie d’ouvrier d’abord avec passion. Fasciné par la fée Électricité, il est contraint après son mariage de reprendre la ferme de sa belle-famille ; un métier qui le passionne peu. Il finit par mettre en péril sa famille comme son exploitation en détournant le courant de la compagnie d’électricité, causant un accident mortel qui le mènera tout droit en prison, et dans une spirale de brutalité et d’échecs. Pour la première fois, Alexandre a eu du temps pour réaliser son album, et cela se ressent. Un Travail comme un autre multiplie les angles, les vignettes, déploie un style graphique dans une bichromie élégante et intelligente, nous guidant à travers une histoire quasi-cinématographique. « En bande-dessinée, il faut toujours avancer avec le lecteur, le guider, imprimer un rythme que le film impose, ce que la BD ne peut pas faire, précise ce détenteur d’un master en cinéma qui a enseigné les liens entre cinéma et BD à l’Université de Lille. Pour Un Travail comme un autre, j’ai essayé de laisser respirer le lecteur au maximum, tout en le maintenant proche du personnage de Roscoe ». De plus en plus marqué par les épreuves, Roscoe T.Martin a tout du Prométhée moderne, puni pour avoir volé le feu aux dieux du capitalisme.

L’album livre également une galerie de personnages emblématiques de l’imaginaire de la Grande Dépression : l’ouvrier agricole dévoué, le maton violent, le directeur véritable trafiquant de chair humaine. Les décors oscillent entre la prison et le monde rural des années 30 ; une période qui fascine l’auteur, notamment les strips de l’époque. « Ce sont des références en termes d’efficacité, car leurs auteurs avaient beaucoup de contraintes, explique-t-il. J’essaye d’atteindre cela, même si j’aime beaucoup développer mon dessin ». Adapté du roman de Virginia Reeves publié en 2016, l’album d’Alex W.Inker choisit de suivre sa propre direction, d’en privilégier certains aspects comme l’histoire d’amour entre Marie et Roscoe, qui hantera ce dernier jusque derrière les barreaux. Une passion impossible que l’on retrouvait déjà dans Servir le peuple. « Il faut savoir fermer le roman et commencer à le raconter » déclare Alexandre. Ambitieux et captivant du début à la fin, beau sans réduire les cases à des tableaux trop fouillés qui ralentiraient le rythme si important aux yeux de l’auteur, Un Travail comme un autre devrait offrir à ce dernier une reconnaissance plus grande encore. Il le mérite, tant il a le sens du labeur et un don pour donner naissance à des beautés tragiques ; un peu comme ses personnages.

Un travail comme un autre p124-125©DR