Chanteur et guitariste du groupe Mannijo, Jo Nousse porte bien haut son amour des langues régionales, en particulier le francique luxembourgeois, qu’il a enseigné pendant quinze ans. La richesse des particularités culturelles et linguistiques est pour lui un moyen de s’ouvrir sur le monde, loin de toute vision communautariste.
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Jo Nousse obtient un poste d’enseignant en langue francique en 2005. (© Stéphane Thouvenin)

Boucles d’oreille et cheveux longs, Jo Nousse a des airs de flibustier. Il y a de ça chez ce militant sensible, mais sa philosophie est plutôt celle du justicier romantique assoiffé de liberté que du marginal sans foi ni loi. Enfance passée à Hunting, sur ce territoire privilégié du francique luxembourgeois, autour de Thionville, il est entièrement imprégné par cette seconde langue natale, variante du Platt. À son entrée dans le système éducatif, il expérimente « la méthode baffe » et autres subtilités destinées à débarrasser les enfants de cette vilaine malformation culturelle : il se souvient qu’un enfant surpris à parler le francique se voyait attribuer un bâton synonyme de punition, sauf s’il parvenait à s’en débarrasser en surprenant un camarade à se laisser lui aussi aller à des fantaisies linguistiques. « J’ai appris que cette méthode existait également au pays de Galles et au Cameroun, raconte Jo Nousse. C’est ainsi qu’on a forgé une génération de délateurs et de gens coincés linguistiquement ». Récemment, il a reçu une lettre de son ancien instituteur, rédigée en francique : une petite victoire sur le système.

Jo Nousse avoue avoir lui-même mis du temps à se « décoincer ». Fils d’ouvrier, il entre à l’École Normale : pas une vocation, plutôt un moyen de « changer de classe sociale ». C’est là qu’il découvre les revues militantes, « L’entendre chanté a été un choc  :  la langue portée par la musique a quelque chose de dynamique »puis entend « sa » langue dans des chansons après sa rencontre avec Daniel Laumesfeld, un autre amoureux des langues régionales, sociologue-écrivain et chanteur du groupe « Geeschtemat ? » (« Tu viens avec moi ? » en Platt). « Lire le francique a constitué une expérience : ça n’existait pas vraiment chez moi, lorsque j’étais enfant, explique-t-il. Et l’entendre chanté a été un choc : la langue portée par la musique a quelque chose de dynamique ». Jo Nousse a ce double héritage des discours libertaires des années 70 et de la revendication d’une culture régionale : même si cela peut paraître contradictoire, à cette époque la défense des langues régionales connaît un regain au sein de cette vague de contre-culture. « Ma langue, c’est le plurilinguisme, la diversité est une richesse, précise celui qui expérimente de multiples langages au sein du groupe Mannijo, et parle couramment l’allemand et le catalan. Je ne fais pas de lobbying, j’ai l’état d’esprit du polyglotte ».

Au début des années 80, il formule ses premières demandes pour enseigner le francique. La démarche prend rapidement des airs de parcours du combattant. Jo Nousse a du mal à faire entendre sa voix, peu considéré par un État pour qui les langues régionales sont un facteur d’isolement et de désunion. « C’est un malentendu qui date de la Révolution française, où le jacobinisme essayait d’unifier le pays en considérant que tout autre modèle était synonyme de déviance. Ça a été le début d’une stratégie de déstructuration. » Être pris au sérieux prendra du temps : Jo devra attendre 2005 pour décrocher un poste d’enseignant itinérant, créé après d’exigeantes enquêtes. Malgré les contraintes, comme celle de devoir abandonner l’apprentissage de l’anglais ou de l’allemand pour apprendre la langue régionale à l’école, des familles sont séduites et des classes constituées. « Les responsables politiques, en Lorraine notamment, pensent que le Platt constitue un goulot d’étranglement. Or, c’est le contraire ! Au collège, les meilleurs élèves en langue sont ceux qui ont pratiqué les langues régionales ». Il évoque le fait que le francique luxembourgeois soit un atout pour travailler au Luxembourg, où la défense de la langue côté français ne déchaîne pas les passions, contrairement à la situation du catalan par exemple, autre langue chérie par Jo Nousse. « Quand je dis que je ne veux pas travailler au Luxembourg malgré mon avantage linguistique, les gens me prennent pour un fou, un missionnaire, explique-t-il. Il n’y a que le milieu culturel qui me comprend ».

En 1999, la France signe la Charte européenne des langues régionales et minoritaires, mais ne la ratifie jamais, contrairement à l’Allemagne ou au Luxembourg : aucun engagement particulier n’est pris en matière de défense des langues régionales, aucun budget précis fixé. « Je crois à une Europe joyeuse où l’on va voir ce qui se passe chez les autres, et où l’interculturalité est source de pluralisme. »Jo Nousse évoque une manifestation prévue le 24 octobre, organisée par la Fédération pour le Lothringer Platt devant la Préfecture de la Moselle, en cette journée d’action nationale pour la ratification de la Charte. Il est également convaincu que la question s’invitera au sein des débats lors des élections régionales en décembre. « Le transfrontalier est omniprésent dans le débat politique en Lorraine, or ceux qui en parlent sont culturellement fermés, parlent le transfrontalier en deux langues seulement, alors que l’enseignement de l’allemand est loin d’être un succès dans les établissements scolaires, s’agace Jo Nousse. Je n’ai pas beaucoup de poids, je ne suis qu’un chanteur-gueuleur, mais je crois à une Europe joyeuse où l’on va voir ce qui se passe chez les autres, et où l’interculturalité est source de pluralisme. »


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Mannijo(©Cyril-Magi)

Le grand projet du groupe Mannijo en 2016 s’intitule Tour de France ! : une tournée d’une quinzaine d’étapes à travers tout le pays, où chaque concert se colorera de la langue et de la culture locale. (©Cyril-Magi)

Dans les années 80, entendre le francique en musique a profondément ému Jo Nousse :  dès lors, il sera, avec Tutti Futti puis avec le groupe Mannijo à partir de 1997, un chanteur, un parolier, un passeur des langues régionales du monde entier. Si le cœur de Jo est profondément enraciné du côté du nord-Moselle, le répertoire de Mannijo mêle volontiers français, allemand, francique mosellan et luxembourgeois, italien, corse, breton, anglais, occitan, catalan et yiddish.

Le nom du groupe franco-allemand est issu de la contraction de son propre patronyme avec celui de Manfred « Manni » Pohlmann, l’autre chanteur et guitariste du trio complété par le claviériste Patrick Riollet. Leur cinquième album, Café klatsch, sorti en 2014, résume bien par son titre l’état d’esprit de ces musiciens curieux. Mannijo est membre du Réseau 3R, un collectif artistique transfrontalier installé au sein de la Maison Queneau à Thionville et présidé par Jo Nousse. « On réunit aussi bien des compagnies de théâtre que des groupes de hip-hop, explique-t-il. Le groupe de metal First Rage est dans le même état d’esprit que nous, celui du partage et du mélange, bien que ses membres soient d’une génération différente. »

Le grand projet du groupe en 2016 s’intitule Tour de France !, une aventure en chansons avec Mannijo : une tournée d’une quinzaine d’étapes à travers tout le pays, où chaque concert se colorera de la langue et de la culture locale. À Grenoble, Mannijo chantera en italien, à Toulouse on évoquera Claude Nougaro… Créé en partenariat avec le Gueulard + à Nilvange et accompagné d’une création vidéo, la forme est amenée à évoluer dans les années à venir. Créer des liens avec les habitants et les acteurs locaux sera l’un des enjeux de ce premier « Tour de France ». « C’est une France arc-en-ciel, à la citoyenneté plurielle, que l’on veut présenter, explique Jo. Un projet qui prend tout son sens en cette époque où l’on a de plus en plus peur de la pluralité. »

Mannijo et Vins un Vina (Lettonie)
seront en concert dans le cadre du 14ème Musek & Greechen
Le Samedi 10 octobre au foyer socio-culturel de Rustroff (57)
http://mannijo.eklablog.com