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Jacqueline Gourault, Ministre, particulièrement active, de la cohésion des territoires, a fait, ces derniers mois, d’incessants allers-retours entre Paris et Strasbourg. Qu’on se rassure, pas pour assouvir une passion immodérée pour les transports ferroviaires. Si elle a obtenu sa carte « grand voyageur » sur la LGV-Est, c’est parce qu’elle préparait, sur le terrain, la réponse de l’État à la demande des élus territoriaux de créer un nouveau Département Alsace, fruit de la fusion du Bas-Rhin et du Haut-Rhin. Multipliant les rencontres et les consultations, la Ministre creusait méticuleusement le sillon destiné à recueillir la semence du « désir d’Alsace ».

Un « désir d’Alsace », que personne n’avait évidemment jamais rencontré, mais qui recouvrait le double mérite d’être médiatique et de permettre à quelques élus d’en devenir l’incarnation. Pour la traduire en une entité juridique autonome, une collectivité territoriale dotée de “superpouvoirs“ et, bien sûr, le moment venu, en prendre les rênes. De son côté, l’État préférait, lui, qualifier ce désir de « question institutionnelle alsacienne ». Les cercles ministériels ont toujours plus d’appétence pour les appellations neutres et dépassionnées. Elles permettent de temporiser.

Vraie ou fausse tartufferie ? Toujours est-il qu’une boîte de Pandore s’était ouverte et que ses vents, qui soufflaient le chaud et le froid, depuis l’État central, étaient dévastateurs d’incertitude. Au point qu’on se disait que le battement de l’aile du papillon allait provoquer un tsunami décentralisateur ou une tempête dans un verre d’eau. Car ce qui se passait dans le Grand-Est n’était que le révélateur des mouvements de fond qui traversent le pays.

Au plan local, la question alsacienne illustrait la volonté des élus de territoire de prendre des initiatives et de défendre bec et ongles leur autonomie locale. La meilleure défense étant l’attaque, c’est bien connu, c’est cette dynamique de rapprochement, permise par la bible de la décentralisation, le Code général des Collectivités locales, que les deux présidents des Conseils départementaux du En fermant la question alsacienne comme il vient de le faire, l’État a démontré qu’il n’entendait pas ouvrir un débat national sur la décentralisation.Bas-Rhin et du Haut-Rhin avaient adroitement initié. Depuis des mois, ils étaient à la manœuvre. Dans l’espoir d’enfanter une collectivité unique, qu’ils rêvaient à compétences et à statut particuliers. Pour mieux peser face à l’État central, mais aussi tenir une place prépondérante au sein d’une Région Grand-Est toujours en recherche de ses marques. Les “Rhinois“, comme d’aucuns les surnomment malicieusement, se présentaient seuls contre le reste du monde, dans un processus destiné à penser l’action publique différemment.

Au plan régional, on suivait évidemment cette question de très près. Car l’exécutif était conscient des enjeux. Sous ses yeux, il voyait le phénix Alsace possiblement renaître des cendres encore fumantes de feue l’ancienne Région. Le Président de Région mesurait la difficile équation que peut représenter le devoir de composer, en ses propres terres, avec ce “nouvel“ interlocuteur, porteur d’une identité affirmée. Avec un tel caillou dans la chaussure, sa démarche opiniâtre de façonnage du sentiment d’appartenance, risquait d’être plus claudicante encore. De quoi plomber un peu plus la règle du jeu collective qui peinait déjà tant à s’imposer à l’échelle du Grand-Est.

Et la décision est tombée, le 29 octobre. L’après-midi d’un faune, revisité, dans le bureau du Premier Ministre. L’après-midi fut longue et le faune en question, « une collectivité européenne d’Alsace qui s’appuiera sur le socle des compétences départementales » et restera au sein de la Région Grand-Est. Voilà pour les apparences. Une collectivité qui sera « enrichie de compétences supplémentaires et particulières, notamment en matière de coopération transfrontalière, de bilinguisme, d’attractivité du territoire, de transport et de culture ». Voilà pour le fond. Le tout, entrant en vigueur en 2021. Allez comprendre. La montagne a accouché d’un cyclope à l’ADN bien particulier. Un clone. Le fruit d’une parthénogenèse politique qui laisse songeur.

Que peut-il émerger désormais comme répliques, de cette inédite tectonique des plaques institutionnelles locales ? De nouvelles velléités de rapprochements ou fusions de départements ? Personne ne peut en écarter l’augure. Faut-il s’attendre à de la contagion virale en matière de revendication à l’égalité de traitement et de droit à la différenciation ? Cela ne fait aucun doute ! On n’imagine pas un Président de Département refuser cette opportunité de démontrer la plasticité de sa collectivité et se refaire une santé, quelques années seulement après que l’on a annoncé sa disparition. Dans ces conditions, une Région Grand-Est, comme elle fut pensée au moment de sa conception, restera-t-elle encore une entité viable ? Voire.

Toujours est-il que la République girondine sait dorénavant à quoi s’attendre. En Alsace se jouait plus qu’une jurisprudence, une étape décisive de la décentralisation à la française. Un des gouvernements les plus jacobins de la cinquième république, avait là, volens nolens, l’occasion de favoriser l’émergence d’un self-government à l’anglo-saxonne. En fermant la question alsacienne comme il vient de le faire, l’État a démontré qu’il n’entendait pas ouvrir un débat national sur la décentralisation. Un rendez-vous manqué qui ne parviendra peut-être pas à juguler les désirs d’identité(s) qui s’expriment désormais un peu partout.