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Le dix-septième siècle est riche de grands savants et de profonds philosophes. L’un d’entre eux tient une place particulière dans ce panthéon des illustres. Il se nomme René Descartes et ambitionne d’embrasser toutes les sciences. Il donne naissance à une méthode de pensée qui réserve une place première et unique à l’Homme. 

« Cogito ergo sum », « je pense donc je suis ». Cette formule, connue de tous, qui a traversé les siècles sans prendre une seule ride, est née sous la plume de René Descartes. Une pensée, maintes fois commentée, objet d’une multitude de thèses universitaires, véritable pont aux ânes de l’épreuve de philosophie du baccalauréat, au temps où cet examen avait encore une signification initiatique. Il faut bien l’admettre, en France, parler de Descartes relève autant « du rite que du devoir 1 ».

Une maxime auréolée d’une clarté énigmatique. À l’image de son auteur, que l’on peut considérer comme le plus étranger des philosophes français, à moins qu’il ne soit le plus français des philosophes étrangers. Une personnalité du 17e siècle qui va marquer son temps. René Descartes nait le 31 mars 1596 en Touraine, à La Haye 2, au domicile de ses grands-parents, lieu que sa mère a choisi pour accoucher, comme elle l’a fait pour chacun de ses deux précédents enfants. Le père est conseiller au parlement de Bretagne, à Rennes, et ses deux parrains sont, l’un juge, à Poitiers, l’autre lieutenant-général du roi, à Châtellerault.

L’enfant n’a pas le temps de connaître sa maman qui meurt un peu plus de treize mois après sa naissance. C’est donc à sa grand-mère qu’il appartient de lui apporter les premiers rudiments d’éducation. Par le biais d’un précepteur, il apprend à lire et à écrire. Les compléments de l’éducation seront transmis par les Jésuites du collège royal Henri-le-Grand, à la Flèche, dans la Sarthe.

Les religieux, dont la renommée en termes de qualités pédagogiques n’est plus à faire, comprennent rapidement qu’ils ont affaire à un être aux qualités exceptionnelles. Ils lui aménagent des conditions d’apprentissage adaptées à sa constitution fragile. Il est abreuvé de physique, de mathématiques et de pensée scolastique classique, celle de Platon et d’Aristote notamment. La scolastique, c’est ainsi que l’on nomme l’enseignement dispensé dans les universités du Moyen Âge. Une instruction basée sur la démarche déductive, en l’occurrence un système de pensée dans lequel on formule une hypothèse, dont on déduit les conséquences futures et passées, pour en confirmer la validité. Une méthode qui aide à se… tromper en toute bonne foi.   

Cette nourriture n’est visiblement pas assez roborative pour notre jeune homme. Il considère en effet qu’il Il entend faire de sa vie une œuvre personnelle, permettant d’ériger des règles vraies, pas simplement théoriques.n’apprend rien, ou estime en tout cas, qu’il ne peut y faire usage de sa raison. Il sent intuitivement qu’il est fait pour étudier dans le seul livre à sa dimension, « le grand livre du monde ». Il a faim d’espaces et de confrontation au réel. Ce sont les pages de l’ouvrage de la vie qu’il entend dévorer à pleines dents. La France de l’époque lui est sans doute trop étriquée. Peut-être comprend-il qu’il n’a pas sa place dans un pays qui tarde à accoucher de l’absolutisme et qui va bientôt connaître la guerre de Trente ans 3. La France de Louis XIII est celle de la vénalité des offices, de l’instabilité dans les provinces, d’une paix que l’on gagne auprès des Grands, à coup de pensions. On ne peut donner libre cours à son génie dans un pays pris en étau dans « les guerres de la mère et du fils », celle qui oppose Marie de Médicis et Louis XIII, le fils d’Henri IV.

Il entend faire de sa vie une œuvre personnelle, permettant d’ériger des règles vraies, pas simplement théoriques. De celles que l’on ne peut puiser qu’en sillonnant les routes d’Europe. Il va les parcourir à la vitesse d’un cheval au galop, comme une marée montante vers le savoir. C’est la chevauchée fantastique d’un cavalier philosophe de la pensée mû par la diversité de ses centres d’intérêts qui vont de la philosophie la plus pure aux mathématiques, en passant par la musique, la médecine ou les sciences de la nature. Il est « ce cavalier français parti d’un si bon pas » cher à Charles Péguy. Il est capable d’endosser tous les habits, y compris ceux d’officier, en Hollande sous Maurice de Nassau, période au cours de laquelle il trouve le temps d’écrire, en 1618, un Traité de la musique, par lequel la musique est expliquée à travers un calcul de proportion. Il parcourt aussi l’Allemagne, la Hollande, le Danemark, la Suisse et l’Italie, tout en retournant régulièrement en France. Lectures, mondanités, duels, sont son lot quotidien. Partout il émerveille ses auditoires et a sans doute déjà la préscience de sa capacité à réformer la philosophie. En Allemagne, au service du duc de Bavière, il reste tout le jour dans un poêle 4 à s’entretenir de ses pensées, jusqu’à trouver une « méthode universelle pour la recherche de la vérité ».

De 1629 à 1649, il vit en Hollande où il peut travailler en pleine liberté. Il y compose un Traité de métaphysique puis un Traité de la lumière. En 1637, il publie son œuvre majeure, celle qui va en tout cas l’inscrire dans l’histoire de la pensée, le Discours de la méthode, préface à trois traités scientifiques, La Dioptrique, Les Météores et La Géométrie. Des ouvrages qui viennent ébranler la pensée traditionnelle, au point de faire accuser son auteur de blasphème et d’athéisme. On ne remet jamais impunément en cause la tradition, a fortiori lorsque celle-ci est incarnée par l’image tutélaire du grand Aristote. D’autant plus lorsqu’on publie… en français. Car René Descartes tient à être compris de ses contemporains et se refuse à publier exclusivement en latin, comme l’exige l’académisme.

La communauté scientifique le met au ban de sa docte société, mais cela lui vaut d’être reconnu par les têtes couronnées. Une compensation qui a son juste intérêt. Ainsi, la princesse Elisabeth, fille du roi de Bohème détrôné, fait appel à lui sur des problèmes scientifiques et des questions morales. Un échange épistolaire qui donne naissance en 1649 à un traité, Les passions de l’âme. Il gagne également les faveurs de la reine Christine, ce qui lui ouvre le privilège d’être invité en Suède la même année. Malheureusement, la constitution fragile de l’intéressé n’est pas adaptée à la rigueur du climat et encore moins à la cadence de travail de la souveraine, qui convoque régulièrement l’intéressé à cinq heures du matin pour ses entretiens philosophiques. Un rythme de vie qui aura raison de René Descartes, emporté par un coup de froid le 11 février 1650.

Il faut attendre l’an 1667 pour que les restes de la dépouille de l’homme qui a illuminé le siècle, soient ramenés en France. Bien évidemment sans les honneurs qui lui sont dus, conformément à l’adage qui veut que nul n’est prophète en son pays. Il en va souvent ainsi de ceux qui contribuent à faire changer le centre de gravité du monde, il faut du temps à l’Humanité pour s’adapter et reconnaître la grandeur de ses plus beaux spécimens, ceux qui vont bien plus vite qu’elle.

(1) L’expression est de Georges Canguilhem, philosophe et résistant français, né le 4 juin 1904 à Castelnaudary et mort le 11 septembre 1995 à Marly-le-Roi
(2) La commune prend en 1961 le nom de Descartes.
(3) De 1618 à 1648, la guerre qui, en Europe, marque l’acmé de l’affrontement entre le catholicisme et le protestantisme.
(4) C’est ainsi que l’on nomme une chambre chauffée par un poêle.

Je doute donc je suis ?

Le doute est omniprésent dans l’œuvre de René Descartes. Ce n’est pas de scepticisme dont il est fait état, mais d’une méthode nécessaire pour se prémunir de l’erreur. Pour parvenir à l’évidence, il faut suspendre provisoirement tout ce qui n’est pas certain. Il faut douter pour parvenir au vrai. Faire du doute un instrument de travail et ainsi douter volontairement. Pour qu’il soit opérant, ce doute ne peut être qu’hyperbolique, c’est à dire poussé jusqu’à son paroxysme. Il faut notamment douter des apparences et de ses sens. C’est ce qui fonde l’utilité du doute : le douteux est, par essence, faux. Rien de moins ! Comme s’il y avait un diabolus ex machina, un dieu mauvais, qui cherche en permanence à tromper l’Homme. À cet esprit malin, il faut opposer la conscience de soi, celle du sujet pensant, appuyée sur le doute : en doutant je pense et en pensant je suis. Le doute apparaît comme un antidote aux biais cognitifs dont nous sommes souvent les victimes, démontrant la permanence de la découverte de Descartes.


L’arc-en-ciel

De nombreux savants se sont penchés sur les mécanismes de la vision à travers une étude sur l’arc-en-ciel. De tous temps, ce phénomène optique a fait rêver et a stimulé les imaginaires des penseurs. À l’instar d’Anaximène (6e siècle av JC), d’Aristote (4e siècle av JC), d’Alexandre d’Aphrodise (3e et 2e siècles av JC), d’Avicenne (10e et 11e siècles), de Roger Bacon (13e siècle) ou de Théodoric de Freiberg (13e-14esiècles), Descartes s’est attaché à expliquer que les différentes couleurs de l’arc-en-ciel proviennent de trajets lumineux à travers les gouttes d’eau. En fait, René Descartes n’a fait que « redécouvrir » les travaux de Willebrord Snell (16e-17e siècles) qui expliquent que le phénomène est la conséquence d’une réflexion et de deux réfractions dans une goutte d’eau.


Le Discours de la méthode

 

L’apport de René Descartes à l’histoire universelle de la pensée, est tout bonnement fondateur. Il y a, sans nul doute, un avant et un après Descartes. Même si un « esprit de libre examen » avait déjà soufflé au moment de la Renaissance, porté par Léonard de Vinci, Johannes Kepler ou Galilée, on doit à la révolution cartésienne de donner pleine légitimité à ce concept. René Descartes invite tout un chacun à penser par lui-même, c’est à dire en étant libre de toute influence extérieure, affranchi de tout « maître à penser ». Le philosophe sait chacun possesseur d’un soi parfaitement individué.

Pour ce faire, il propose une méthode, concrète et pragmatique, construite autour de quatre règles :

– La règle d’évidence, qui consiste à « ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ». En d’autres termes, plus contemporains, seul l’évident est vrai, pas le probable ;

– La règle d’analyse ou de division du complexe qui pousse à « diviser chacune des difficultés (…) en autant de parcelles (…) qu’il serait requis pour les mieux résoudre » ;

– La règle d’ordre, qui oblige à « conduire par ordre ses pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître ». Ce qui revient à déduire à partir de l’évident.

– La règle du dénombrement qui nécessite de « faire partout des dénombrements si entiers et des revues si générales que je fusse assuré de ne rien omettre ».