Par Marc Houver

Pierre le Vénérable, est le dernier des grands abbés de la prestigieuse abbaye de Cluny. Homme de prière et de cœur, aux talents multiples, brillant théologien, mais aussi polémiste, gestionnaire et poète, il mène au début du 12ème siècle une croisade spirituelle, pacifique mais sans concession, contre les Juifs, les hérétiques et les Sarrasins. Quand la plume peut se faire aussi tranchante que le glaive…

C’est dans un contexte de crise spirituelle du monachisme, que naît, vers 1092, Pierre de Montboissier. L’enfant, issu de la petite noblesse auvergnate, voit le jour dans une France déchirée par les luttes intestines qui divisent la chrétienté et les premiers appels de la papauté à des « pèlerinages armés », qui ne portent pas encore le nom de Croisades, contre « l’Infidèle ».

Le contexte familial, destine le jeune Pierre au service pacifique de la Croix du Christ. Avec sept frères, dont cinq embrassent les ordres monastiques ou la carrière ecclésiastique, la voie est en effet tracée d’avance. Dès qu’il en a l’âge, Pierre est placé par ses parents au monastère de Sauxillanges. Dans cette filiale de l’abbaye de Cluny, il est éduqué à l’école claustrale et acquiert une formation théorique des plus solides, en latin, en lettres et en théologie. Ses talents nombreux, alliés à la providence, font le reste et le propulsent à la tête de l’abbaye de Cluny, après la démission de Pons de Melgueil et d’Hugues II de Semur. Il n’a guère que 30 ans lorsqu’il devient le huitième et (il ne le sait encore pas) dernier Abbé de Cluny.

La fonction est prestigieuse, en un temps où l’Ordre des bénédictins est au moins aussi admiré que critiqué. La Règle de Saint Benoit, diversement appliquée, a, en effet, donné naissance à des « coutumes » différentes. De quoi entretenir le sentiment que l’on a parfois, ici et là, quelque peu oublié le dessein théologique premier et la rigueur initiale formalisée par le père fondateur, Benoît de Nursie.

La tâche est d’autant plus ardue pour le jeune abbé, que ses propres interrogations spirituelles sont enchâssées dans les questions bassement matérielles, celles auxquelles il doit faire face en sa qualité de responsable de l’abbaye. On ne combat bien que ce que l’on connaît bien, telle est sa devise.L’institution dont Pierre a hérité, est, en réalité, percluse de dettes. Les pauvres, qu’il faut nourrir, s’amassent au porte d’un prieuré dont l’équilibre financier est déjà lourdement mis à mal par les travaux pharaoniques de construction d’une basilique, aux dimensions considérables, lancés par ses prédécesseurs, Cluny III. Et les travailleurs qui s’affairent sur ce chantier sont autant de bouches supplémentaires qu’il faut nourrir.

Faire face aux nécessités temporelles, voilà ce qui attend celui qui pensait consacrer sa vie au service exclusif de Dieu. C’est sous cette contrainte inattendue, que Pierre sillonne les routes peu sûres d’Europe, en quête d’espèces sonnantes et trébuchantes, afin de financer les travaux. Il n’effectue pas moins de dix voyages, en Italie, en Angleterre, en Espagne et en Allemagne, pour trouver des subsides auprès des têtes couronnées ou d’ecclésiastiques influents. Son opiniâtreté et ses talents de négociateur, lui permettent, tout à la fois, de réunir les fonds nécessaires à l’achèvement du chantier et d’acheter de quoi sustenter les moines dont il a la charge.

Mais ses périples en terres étrangères, sont aussi, autant d’occasions d’approfondir sa propre foi et sa réflexion théologique. En fait, il mène déjà une croisade pacifique destinée à imposer, par la persuasion, le dogme chrétien. Au moment où d’aucuns considèrent que le glaive est l’arme la plus efficace pour imposer sa loi, il privilégie le verbe et la démonstration intellectuelle. Il préfère les idées et les mots, pour confondre les ennemis de l’intérieur, les hérétiques, et en découdre avec ceux de l’extérieur, les Juifs et les Sarrasins, considérés alors comme les plus grands ennemis de la chrétienté.

Il mène son combat d’idées avec l’intelligence de ceux qui savent qu’on ne convainc pas par des imprécations ou des amalgames injurieux. Pierre ne se contente pas de jeter des anathèmes comme l’ont fait beaucoup d’autres avant lui. Au contraire, en polémiste de talent, il accepte la pensée contraire, la fait sienne pour mieux l’examiner au fond. Il enquête sur le terrain. Il pratique l’exégèse et l’analyse pénétrante. Il questionne les idées, les discute, avec rigueur et précision, avant de les confronter aux textes de l’écriture et de la tradition. On ne combat bien que ce que l’on connaît bien, telle est sa devise.

C’est animé de cet état d’esprit, qu’il commande la première traduction en latin du Coran, pour mieux le réfuter, ou qu’il rédige des textes polémiques très sévères à l’endroit des Juifs. Sous une apparente ouverture d’esprit à l’altérité, il est avant tout un contempteur de toutes les religions différentes de la religion chrétienne. Le qualificatif de « Vénérable » que lui a attribué l’empereur Frédéric Barberousse, pour mettre en évidence ses qualités morales, guidées par un idéal d’équilibre et de modération, est-il pour autant immérité ? La question reste ouverte, vis à vis d’un homme de foi qui n’a jamais eu d’autre motivation que secourir, comme un ami tendre et fidèle, tous ceux qui se trouvaient dans le besoin, en digne héritier de Saint Benoît.

Pierre le Vénérable, s’est endormi dans cette paix de l’âme, le jour de Noël 1156 après avoir été le neuvième abbé de l’ordre, pendant près de 34 ans, marquant à jamais la postérité, comme le modèle des grandes figures spirituelles pacifiques du 12ème siècle.


LA MYTHIQUE ABBAYE DE CLUNY

C’est en 910 que Guillaume III, duc d’Aquitaine et comte de Mâcon, dit le Pieux, fonde le monastère de Cluny. Il renonce à tout droit sur l’établissement et place l’abbaye sous la protection directe de Rome. Une manière d’assurer l’indépendance de Cluny à l’égard de tout pouvoir temporel. Dans la logique de cet acte fondateur, les papes Grégoire V et Jean XIX, accordent « l’exemption » aux Clunisiens. Un privilège qui libère les moines de tout lien avec leur évêque de tutelle, en l’occurrence celui de Mâcon. Dès lors, l’abbé de Cluny ne relève plus que du Pape lui-même. Un moyen pour l’Église clunisienne de s’impliquer pleinement et profondément dans la vie générale de l’Eglise en lui fournissant des prêtres, des évêques, des cardinaux et même un pape, en la personne d’Urbain II.

Cluny se confond avec Rome, en se présentant comme une réduction de l’ensemble de l’Église. Toutes les formes de vies consacrées y sont acceptées : monachisme, érémitisme1 et réclusion, pour les hommes comme pour les femmes. Cela n’empêche pas l’abbaye d’être ouverte à tous ceux qui, laïcs, pauvres ou riches, souhaitent se retirer, définitivement ou pour un temps, du monde. L’abbaye de Cluny constitue en quelque sorte le navire amiral d’un réseau aux mailles serrées d’abbayes, prieurés et sous-prieurés, qui lui sont directement rattachés. Sur fond de désagrégation du pouvoir royal, les grandes familles aristocratiques vont doter Cluny de biens et engager certains de leurs membres dans la communauté. Une forme de symbiose clergé-aristocratie qui va être constitutive de la domination sociale et politique à l’âge féodal

(1) Mode de vie de l’ermite, moine qui a choisi une vie spirituelle dans la solitude et le recueillement.

LA CONTROVERSE CÎTEAUX-CLUNY

La vie spirituelle n’est jamais un long fleuve tranquille. La manière d’appliquer la règle initiale est, en effet, souvent une pierre d’achoppement qui divise les Ordres ecclésiastiques. Les disciples de Saint Benoît n’ont pas échappé à cette réalité tristement humaine. Morceaux choisis de la lettre de Pierre le Vénérable, à Bernard de Clairvaux, en réponse aux critiques adressées par les Cisterciens aux Clunisiens, au sujet de leurs conditions de vie par trop relâchées :

« Vous nous reprochez de porter des fourrures ; mais la règle de Saint Benoît n’a-t-elle pas prescrit d’habiller les frères selon les saisons et la qualité des lieux ?

Vous nous reprochez nos habits, nos lits, notre nourriture ; mais tout cela n’est-il pas laissé par Saint Benoît à la discrétion de l’abbé ? En quoi donc violons-nous la règle ?

Vous nous reprochez de recevoir les moines fugitifs, même après leur troisième fuite ; mais qui peut imposer des bornes à la miséricorde ?

Vous nous reprochez de négliger le travail des mains ; mais l’oisiveté ne s’évite-t-elle pas aussi bien par la prière, la lecture et les saints exercices ?

Vous nous reprochez de ne pas avoir d’évêque propre ; mais n’avons-nous pas pour évêque le premier de tous, le pontife romain ? Et ne faut-il pas quelque orgueil aux Cisterciens pour oser s’élever contre les privilèges des papes ?

Vous nous reprochez de posséder des biens qui doivent appartenir aux clercs et non pas aux moines ; mais n’avons-nous pas le droit de recevoir les oblations des fidèles, puisque nous prions continuellement pour eux, que nous faisons des aumônes et pratiquons de bonnes œuvres ? »