© A. Mébarki

On connaît le ni-ni, servi à toutes les sauces, ni dieu, ni maître, ni droite, ni gauche. Emmanuel Macron a tenté de mettre au point le et-et, et de droite et de gauche. Bernard Guirkinger, maire d’Oudrenne dans le pays des Trois Frontières, ancien patron de la Lyonnaise des Eaux en France, désormais délégué régional du groupe SOS et vice-président de Moselle Attractivité, nage remarquablement dans le de-de, d’hier et de demain, d’en haut et d’en bas, d’ici et d’ailleurs. Né dans une famille paysanne et modeste d’Oudrenne, expression du temps où l’ascenseur social fonctionnait, Bernard Guirkinger s’est construit un parcours de centralien atypique, membre de l’élite et toujours les pieds sur terre…

Face aux défaitistes promettant le monde qui s’écroule, il s’arme de la confiance, heureuse et mesurée, en l’autre, de la conviction de l’intelligence de l’homme et de sa capacité à réagir et inventer. D’un chaos, ordinaire ou grandiose, il cherche toujours l’après, le début d’un autre âge. Il est désespérément optimiste, « fondamentalement optimiste – corrige-t-il – parce que pragmatique et dans l’action ». Son enfance en Moselle rurale est un atout maître dans sa compréhension, et son acceptation, de ces époques charnières et naturellement brutales. Bernard Guirkinger naît dans un entre-deux, en 1952, dans « une famille traditionnelle, où les différentes générations cohabitaient dans la même ferme, une famille qui encourageait les enfants à faire des études. J’ai grandi dans le monde rural des années cinquante et soixante, dans une période de transition, entre le cheval et le tracteur. C’était une époque où on ressentait le progrès, où la campagne avait le sentiment d’être partie prenante de la modernisation du pays, une période où on a vu arriver la voiture, la télévision, le téléphone. C’est dans cet environnement que j’ai forgé ma personnalité, mes convictions et mes valeurs. J’ai vécu cette vie rurale jusqu’à mes 18-20 ans. J’ai ensuite fait des études supérieures et je me suis marié. Je suis parti, j’ai travaillé mais je n’ai jamais perdu le contact, je revenais ici aussi souvent que possible. Je passais tous mes étés en Moselle, ce qui faisait un peu ricaner mes collègues ». Son diplôme à double face, terrienne et centralienne – il est ingénieur « Une partie des élites ne partage plus le destin commun de la France. Elle pense avant tout à son propre avenir et à l’avenir de ses enfants. Elle pense qu’elle arrivera toujours à s’en sortir »diplômé de l’École Centrale de Paris – l’autorise à produire une vision affûtée des enjeux du moment, des forces et faiblesses du pays. « Nous sommes un pays fantastique, où les gens sont éduqués, cultivés, travailleurs, plus disciplinés qu’on l’imagine, une population formée capable d’attraper les opportunités. Nous avons des élites de bonne qualité, des cadres dirigeants d’entreprise exceptionnels, nous sommes parmi les meilleurs mondiaux. Nos infrastructures, routes, autoroutes, ports, aéroports, infrastructures numériques, sont de qualité. Notre système social est remarquable… ». Mais… la peur des réformes, la faiblesse du pouvoir politique face au pouvoir économique triomphant, « une bureaucratie terrible qui complexifie l’organisation territoriale et produit des sous-ensembles avec des luttes de pouvoir entre les uns et les autres », « l’abandon d’une pensée et d’une politique d’aménagement du territoire, qui seule permettrait de partager une vision et de corriger les inégalités territoriales », les dénis, les postures, les discours trop corrects, l’hyper centralisation, « l’erreur colossale de la désindustrialisation », la vague libérale des années Thatcher-Reagan « appliquée en France de façon excessive et un peu naïve », une relation des Français à l’entreprise « pas mature, où beaucoup pensent que l’entreprise est avant tout un endroit où on exploite les travailleurs », « l’exercice difficile de l’autorité », énième citation au registre des handicaps français, dans lequel il colle aussi l’art de la castagne, « notre capacité à nous disputer sur tout ». Litanie longue et énoncée sans arrogance, comme le bonhomme. Constat clair, en tête duquel il place son dada, la mixité sociale. Pour l’éclairage du point de vue, il convoque sa jeunesse et le souvenir de l’ascenseur social, désormais rouillé. « Je suis très sensible à la mixité sociale et j’observe qu’elle régresse depuis plusieurs décennies. Des ruptures se sont durablement installées entre la France d’en bas et celle d’en haut. Un exemple : les élites vivent dans leur zone d’habitat, elles vivent entre elles et leurs enfants fréquentent les mêmes écoles. Ils ne connaissent pas suffisamment la France et les différents milieux sociaux. Une partie des élites ne partage plus le destin commun de la France. Elle pense avant tout à son propre avenir et à l’avenir de ses enfants. Elle pense qu’elle arrivera toujours à s’en sortir. Là, c’est un vrai souci. Dans notre région, dans la vallée de la Fensch par exemple, à l’époque de la sidérurgie, il y avait des inégalités sociales importantes, entre le directeur, l’ingénieur en chef, l’ingénieur, le contremaître, l’ouvrier, et ça se voyait au niveau de l’habitat, mais ils habitaient au même endroit et leurs enfants fréquentaient la même école. Cette mixité permettait de souder les différentes parties de la société et de créer une dynamique collective. Aujourd’hui, les cadres vivent ailleurs, à Metz dans le meilleur des cas, beaucoup à Paris. Ils viennent dans les territoires deux fois par semaine. En disant cela, je n’abonde pas le rejet stupide des élites. Le pays a besoin d’une élite de grande qualité. Je vois les choses de façon positive, il faut retrouver cette mixité sociale et cela passera par une école qui sait faire émerger les talents dans les milieux modestes et qui sait amener ces talents vers les sommets ».


« Il ne faut pas se fixer de limite »

École communale à Oudrenne, « avec des instituteurs exceptionnels », lycée Charlemagne à Thionville, études supérieures à Metz, puis Paris, 1975, l’École Centrale. Après une période de Coopérant technique en Algérie, Bernard Guirkinger intègre les métiers de l’eau. Il est notamment, de 1996 à 2009, patron de la puissante Lyonnaise des Eaux (11 000 salariés en France), directeur général puis PDG. De 2004 à 2013 il est directeur général adjoint du groupe Suez, en charge des métiers de l’eau, de la recherche et de la RSE (Responsabilité Sociale des Entreprises). À 68 ans, il refuse toujours la retraite contemplative ou de loisirs, il s’invite – ou on l’invite – sur d’autres horizons, d’autres fronts. Père deux fois, grand-père cinq fois, maire proche de LREM, il reste combatif, notamment dans le secteur de l’économie sociale et solidaire. Il est délégué régional du groupe SOS, pour lequel il s’est investi, par exemple dans des projets comme la rénovation de l’Adeppa, à Vigy, ou comme la réhabilitation de l’hôpital de Château-Salins. « Je crois à l’action publique, politique, j’aime l’engagement, j’ai le goût du social et de la chose commune ». Très européen, sensible aux questions environnementales depuis toujours, depuis son premier vote à la présidentielle de 1974, pour l’écologiste René Dumont, le climat et la biodiversité le préoccupent et battent en brèche son optimisme fondamental : « L’enjeu est majeur. On est aujourd’hui moins dans le déni mais on n’est toujours pas dans l’action… parce que cela remet en cause nos habitudes et notre confort ». Dans la galaxie Guirkinger, on croise aussi l’agence de développement Moselle Attractivité, dont il est le vice-président depuis sa création, en 2017, à laquelle il adhère avec foi : « La faiblesse de la politique d’Aménagement du Territoire en France a renforcé la compétition entre les villes, les départements, les régions. C’est très important qu’un département comme la Moselle prenne conscience de ses atouts et qu’il s’organise pour vendre son attractivité. J’aime bien le slogan qu’on a adopté, MOSL, Moselle Sans Limite, il ne faut pas se fixer de limite, il faut s’affirmer ». De l’audace, diable !