© Illustration : Philippe Lorin / Droits réservés

Le vent d’hiver souffle en avril : Christophe s’en est allé. Le chanteur d’Aline et des Mots bleus lègue à la postérité des mélodies classées au patrimoine culturel français, qui ne suffisent pourtant pas à résumer son œuvre, son parcours, sa place dans le cœur des jeunes générations et le souvenir qu’il laisse à ceux qui l’ont aimé. Morceaux choisis.

C’est l’une des particularités des réseaux qualifiés de sociaux  – progrès ou régression, là n’est pas le sujet… Sur Facebook notamment, chaque nécrologie de personnalité connue donne à tout à chacun l’occasion d’exhiber comme un trophée une photo soustraite un jour à la gentillesse ou à la patience de la célébrité croisée par hasard dans la rue ou attendue de pied ferme à la sortie d’une prestation publique. À défaut d’image, une anecdote peut éventuellement faire l’affaire. À l’annonce de la mort du chanteur Christophe, le jeudi 16 avril, quelques journalistes ont excellé dans le genre. Il est vrai que Christophe, fournisseur officiel de rencontres singulières, les aura bien aidés à garder de lui des souvenirs ineffaçables. Différents de ceux que laisse le commun des mortels.

Il faut dire que le commun des mortels vit le jour et dort la nuit. Ça, on l’a lu et relu cent fois : les interviews de Christophe se passaient le soir, à partir de 19h, « le matin pour lui », menaient parfois jusqu’au lever du jour (« le soir pour lui »), et comme l’artiste était une crème, il pensait souvent à s’excuser d’imposer des heures supplémentaires à son interlocuteur (ou son interlocutrice) qui, jaloux (jalouse) de son privilège, pourrait ainsi en faire étalage, le moment venu.

Puisque, s’agissant de Christophe, le moment est venu, la richesse du personnage et l’à-propos de ceux qui l’ont réellement  connu et aimé ont heureusement permis aussi de partager de belles choses, originales et profondes. Jean-Paul Germonville, par exemple, a ému son monde en rendant hommage à celui qu’il appelle  « l’ultime dandy ». Spécialiste des rubriques musicales, qu’il a longtemps et brillamment tenues dans l’Est Républicain, le journaliste vosgien n’est pas seulementOn a tous en nous quelque chose de Christophe. À commencer par un prénom, pour les milliers d’Aline baptisées à la bascule des sixties et des seventies. l’un des meilleurs connaisseurs de Christophe, de l’homme comme de l’œuvre : « Ce mec fait partie, depuis longtemps, de ma vie », écrit-il, à la toute fin du mois de mars, en apprenant l’hospitalisation de son « pote », souffrant depuis plusieurs années d’une maladie pulmonaire ayant donc fini par l’emporter, à 74 ans. Germonville dresse alors le portrait touchant, foisonnant et fébrile, d’un artiste « essentiel, en recherche d’originalité », « allumé, déconcertant, ailleurs, et pourtant bien dans ce temps. »

L’œuvre multiple de Christophe, son parcours sinueux (éclipses fascinantes incluses), ses expérimentations musicales qui, loin des bluettes des débuts, l’auront amené sur des pistes rocks et électroniques avec une incroyable réussite, tout cela et un peu plus encore lui confèrent une place à part dans le cœur des nouvelles générations, pour qui Christophe est à la fois une source d’inspiration, un objet de vénération et un genre de bon vieux copain, respecté, estimé. Dans un pays au bord de la crise de nerfs, dans un monde en proie à une crise sanitaire, sa disparition ajoute une note délicate d’émotion tendre à la tension ambiante, et les hommages rendus (en ligne et de loin) par ceux qui l’ont tant aimé  tendent à montrer qu’on a tous en nous quelque chose de Christophe. À commencer par un prénom, pour les milliers d’Aline baptisées à la bascule des sixties et des seventies ! L’air de rien, cette Aline a déjà 55 ans. Et j’ai pleuré, pleuré : oh j’avais trop de peine…

Sans doute l’inscription indélébile de Christophe dans notre imaginaire collectif doit-elle aussi à sa voix singulière, reconnaissable entre toutes. Il faut d’ailleurs peut-être avoir entendu le tube absolu et définitif, Les Mots bleus, tel que l’a repris Alain Bashung dans les années 1990 pour se convaincre que d’autres peuvent très bien (enfin, très bien, pas toujours, mais en l’occurrence, oui !) interpréter les chansons comme celle-ci, écrite en 1974 par un parolier nommé Jean-Michel Jarre. Le vent d’hiver souffle en avril, j’aime le silence immobile d’une rencontre, d’une rencontre…

Bashung, Christophe. Christophe, Bashung. On se dit que, là-haut, le paradis éperdu commence à ressembler à quelque chose. Et puis, à propos de rencontre, on se replonge dans celle des deux artistes telle que le journaliste François Armanet la raconte dans L’Obs. Nous sommes en 2002. D’abord, un aveu de Christophe : « La première chanson de toi que j’ai écoutée cent fois dans ma vie avec la chair de poule, c’est Alcaline. » Puis un silence de Bashung. « Curieux. Je l’ai écrite en pensant à toi. Dans Alcaline, il y a Aline. C’était pour te dire je t’aime, de loin. »

Nous sommes immortels, chante Bashung sur un texte de Dominique A, dans un album sorti en 2018, 10 ans après sa mort. En 2016, Christophe ouvre l’ultime merveille de son anthologie, Les Vestiges du chaos, par ces mots : « Définitivement, je suis vivant. » Ça n’arrive qu’aux plus grands.