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Course effrénée à l’audience, goût du scandale lucratif, réseaux sociaux transformés en défouloir : de plus en plus, le débat devient combat. Pourtant, en ces temps bousculés, notre société en tension gagnerait à entretenir la flamme de la controverse et d’une honnête confrontation des idées. Cause toujours…

S’il l’écrivait aujourd’hui, Arthur Schopenhauer ne changerait sans doute pas grand-chose à son traité d’éristique ironiquement intitulé L’art d’avoir toujours raison, rédigé dans la première moitié du 19e siècle. « Si nous étions foncièrement honnêtes, posait le philosophe allemand, nous ne chercherions, dans tout débat, qu’à faire surgir la vérité, sans nous soucier de savoir si elle est conforme à l’opinion que nous avions d’abord défendue ou à celle de l’adversaire (…). Mais la vanité innée ne veut pas accepter que notre affirmation se révèle fausse, ni que celle de l’adversaire soit juste. » À l’ère d’internet et des chaînes d’info en continu, Schopenhauer ne serait pas déçu. À l’heure d’une pandémie qui, entre autres, contamine la raison, il se frotterait carrément les mains, même si personne n’a attendu de se disputer autour de la nécessité ou non de se confiner, de porter un masque, de télétravailler, de télécharger une application de traçage du virus ou de ne pas embrasser papy-mamie pour savoir que tout est bon pour s’affronter, de façon binaire, pour ou contre, gentils contre méchants, blanc ou noir, gauche ou droite, facho ou bolchévique, mayonnaise ou ketchup.

Tout se discute ou, plutôt, tout se dispute. Lecteur de Houellebecq, vous n’êtes pas quelqu’un qui cherche à comprendre comment un vieux conservateur voit le monde : vous êtes vous-même un vieux conservateur, « putride » avec ça (scène vécue). S’opposer à l’entrée de Rimbaud et Verlaine au Panthéon fait de vous un homophobe (scène entendue). Et Benzema alors, Deschamps doit-il le rappeler en équipe de France ? Oui : vous ne valez pas mieux qu’une racaille. Non : Deschamps est raciste, et vous avec ! Il serait permis d’en rire si l’extension du domaine de la haine ne touchait pas des sujets plus graves, quand il s’agit par exemple du sort d’êtres humains en perdition sur la Méditerranée, ou d’un professeur d’histoire décapité par un barbare pour avoir donné un cours sur la liberté. Pour un peu, il serait même permis de déceler dans les excès de la controverse la perpétuation d’une passion française pour le débat. Sauf que débattre n’est pas combattre, encore moins abattre.

À qui la faute ? Poser ainsi la question reviendrait assurément à alimenter les simplifications ici-même dénoncées. Quelques observations s’imposent cependant. Les chaînes autoproclamées d’information n’en sont pas vraiment qui, pour des raisons économiques, investissent moins dans le reportage que dans des décors autour desquels, face à un animateur ou une animatrice expert ou experte en rien donc spécialiste de tout, elles disposent quatre ou cinq intervenants (parfois journalistes, parfois pas, mais toujours des bavards à la voix qui porte). Ce pourrait être le début d’un bon débat. Problème : le modèle économique de ces chaînes (encore ça !) réclame des rentrées publicitaires, Cercle vicieux, pente fatale, disposition contradictoire, se pose la question de la censure qu’il faudrait appliquer au nom de la liberté d’expression.donc de l’audience, donc du clash, du buzz, du gros rouge qui tache. Voilà pourquoi il est plus efficace de flatter les bas instincts des téléspectateurs que de leur donner matière à réflexion. Voilà comment, sur CNews pour citer le cas le plus emblématique d’un phénomène qui n’épargne pas non plus ses consœurs, BFM et LCI, de vieux chevaux de retour comme des éditorialistes actifs  peuvent passer des heures à dérouler des thèses d’extrême droite, ou comment un homme déjà condamné à trois reprises pour incitation à la haine (son nom commence par Zem- et se termine par -mour) a pignon sur rue et rassemble jusqu’à 600 000 personnes devant leur télé, trouvant au passage dans l’écho que lui confèrent ses dérapages une formidable publicité pour ses livres. Goût du scandale certes, goût du profit assurément. Pour l’honnêteté de l’argumentation ou, simplement, pour l’ouverture d’esprit et le besoin de contradiction, mieux vaut aller voir ailleurs. SOS d’un débat en détresse.

On pourrait objecter que 600 000, dans un pays de 67 millions d’habitants, ça n’est pas grand-chose. Ce serait compter sans la reprise des séquences les plus sulfureuses sur les sites internet de tout un tas de médias, puis sans leur partage viral sur les réseaux sociaux. De toute évidence, Facebook, Twitter, YouTube et d’autres ne contribuent pas à grandir le débat. Du moins, leurs utilisateurs : l’outil, lui, peut s’avérer formidablement utile à la démocratisation de l’expression, offrant la parole à des catégories sociales qui ne l’avaient pas auparavant et pouvant donner naissance à des mouvements légitimes de sensibilisation au sexisme, au racisme, à l’homophobie… « Je ne regrette pas le temps où il fallait absolument être chroniqueur dans un journal pour pouvoir s’exprimer en dehors du café du commerce. La difficulté, c’est le débat public sur les réseaux sociaux qui se résume souvent en invectives et à la chasse en meute », affirmait récemment l’avocat et essayiste Emmanuel Pierrat dans la matinale de France Culture.

Des journaux réputés sérieux laissent ainsi filer, dans les commentaires laissés sous leurs publications, sans la moindre modération, des propos abjects tombant sous le coup de la loi, ou de fausses informations qui, selon la cible, peuvent causer de sérieux dégâts. Cercle vicieux, pente fatale ou disposition contradictoire, se pose dès lors la question de la censure qu’il faudrait appliquer au nom de la liberté d’expression. Convoquons donc de nouveau ce bon vieux Schopenhauer, auteur de cette recommandation au fond très pessimiste : « Ne pas débattre avec le premier venu, mais uniquement avec des gens dont on sait qu’ils sont suffisamment raisonnables pour ne pas débiter d’absurdités et se couvrir de ridicule (…) ; des gens dont on sait qu’ils font grand cas de la vérité, qu’ils aiment entendre de bonnes raisons, même de la bouche de leur adversaire, et qu’ils ont suffisamment le sens de l’équité pour pouvoir supporter d’avoir tort quand la vérité est dans l’autre camp. Il en résulte que, sur cent personnes, il s’en trouve à peine une qui soit digne qu’on discute avec elle. » Comme l’aurait dit Pierre Desproges, philosophe d’un autre temps, à propos de l’humour : oui, on peut débattre de tout, mais pas avec n’importe qui.


Avoir raison avec Schopenhauer

© Illustration : Philippe Lorin

Philosophe allemand (1788-1860), Arthur Schopenhauer a laissé en héritage un livre paru après sa mort, écrit vers 1830, qui fait encore référence aujourd’hui en tant que mode d’emploi pour débattre avec brio, à condition de manier premier, deuxième et troisième degrés avec assez d’aisance. Ce que Schopenhauer présente comme un traité d’éristique (soit l’art de la controverse) sous un titre en soi un brin sarcastique, L’Art d’avoir toujours raison, contient différents stratagèmes à l’usage des débatteurs. En voici quelques uns…

L’exagération

En exagérant les propos de votre adversaire, les vôtres paraîtront plus raisonnables.

La déformation

Ne pas hésiter à déformer les propos de son adversaire ou ce qu’il cherche à démontrer, afin de le décrédibiliser.

Le questionnement

Questionner constamment son adversaire, en vue de le déstabiliser.

La négation

Si l’argument de l’adversaire est victorieux, ne surtout pas lui laisser le soin de conclure.

La provocation

Si votre adversaire s’emporte, chercher à exacerber sa colère.

L’enfumage

Devant un public ne connaissant pas bien le sujet du débat, demander à son adversaire une explication sur un point technique, éthéré, afin de le faire passer pour ennuyeux et incompréhensible.


Association Des mots & débats à Thionville : « Le plaisir de la controverse »

Pascal Didier (à droite) lors d’une rencontre en septembre dernier avec Catherine et Raphaël Larrère, spécialistes de l’environnement © Julien Bauer

À Thionville, une association a vu le jour pour organiser des débats et des rencontres, à destination du grand public, sur tous les sujets de l’époque, sans parti pris et avec des intervenants qui savent de quoi ils parlent. Les explications de Pascal Didier, qui préside « Des mots & débats ».

Qu’est-ce qui a motivé la création d’une association dont la vocation est d’organiser des débats ?

Le point de départ, c’est 2015 et l’attentat contre Charlie Hebdo. Que des gens entrent dans une rédaction pour régler un différend avec des kalachnikovs a agi comme un électrochoc, à un moment où les menaces sur la liberté d’expression commençaient déjà à se multiplier. Même entre nous, entre amis, entre familiers, on se rendait compte que l’on n’osait plus aborder certains sujets. À ce constat, s’en ajoutait un autre : pour beaucoup, les échanges ne se déroulaient plus que sur les réseaux sociaux, où ils tournent vite en affrontements stériles voire en insultes entre les pour et les contre. Peu à peu, à quelques uns, nous avons voulu prendre une initiative pour débattre non plus par écrans interposés, mais dans le plaisir de la controverse, directe, publique. L’objectif, tout simple, mais plus si évident, était de parler en s’écoutant. C’est comme cela que l’association a vu le jour en 2018 et que le premier événement a été organisé début 2019 autour du rapport du peuple à sa démocratie.

Parvenez-vous à toucher un large public, ou de telles rencontres sont-elles condamnées à n’intéresser qu’un cercle d’initiés ? Autrement dit, faut-il être un intellectuel, en tout cas quelqu’un d’instruit et de cultivé, pour venir débattre ?

Nous en sommes à une bonne douzaine d’événements. Certains viennent systématiquement, quel que soit le sujet, y compris quand, a priori, le thème abordé ne les intéresse pas. Et puis, on voit de nouvelles têtes apparaître à l’occasion d’un débat précis. Nous ne cherchons pas à rencontrer un profil type mais, au contraire, nous voulons nous adresser à des publics variés, pas nécessairement habitués à ce type d’événements. C’est pourquoi nous allons à la rencontre des gens, y compris dans le choix du lieu de la soirée. Le 23 octobre, nous avions choisi de parler de foot dans un gymnase d’Uckange en compagnie de Vincent Duluc, journaliste et écrivain. Il y avait une centaine de personnes. Parmi elles, beaucoup ne seraient pas venues si l’on avait choisi un lieu institutionnel, parfois intimidant. Nous ne voulons pas nous adresser à des élites, mais considérons au contraire faire, en quelque sorte, de l’éducation populaire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, en amont de nos soirées, nous emmenons parfois nos invités dans des établissements scolaires par exemple, ou dans des structures dites éloignées de la culture.

Après un peu moins de 2 années d’existence dont une parenthèse à cause du confinement, quel bilan tirez-vous de cette initiative ?

Chaque soirée a rassemblé au minimum 80 personnes sur des sujets difficiles, et jusqu’à 300 personnes. Pendant le confinement, nous avons organisé 17 rendez-vous virtuels, appelés des « fenêtres ouvertes » avec des philosophes, un médecin, des romanciers, une spécialiste de géopolitique, entre autres, qui ont connu une belle audience. Nous avons donc le sentiment de faire œuvre utile. Quel que soit le sujet, le plus important est de le préparer sérieusement, et nous sommes plusieurs à nous y consacrer. Il nous faut aussi détecter et convaincre des interlocuteurs à la hauteur du sujet, et rassembler des intervenants qui ont des opinions contraires mais ne tomberont pas dans l’excès ou le jugement caricatural. L’idée est de bousculer les préjugés et de repartir avec des questionnements nouveaux. Des livres sont d’ailleurs en vente à la sortie, pour ceux qui veulent approfondir le sujet. Certains nous reprochent parfois de manquer d’une conclusion, d’un avis définitif, mais tant mieux : nous ne prétendons pas détenir une parole. Nous la faisons circuler, nuance !

Tout s’est toujours bien passé ?

Eh bien non ! Début janvier dernier, nous avions programmé une table ronde autour des retraites dont le titre annonçait une approche équilibrée : réforme ou retrait ? Il y avait là deux experts neutres, le président du conseil d’orientation des retraites et l’ancien secrétaire national de la CFDT chargé des retraites, un député LREM favorable à la réforme et un professeur de sciences économiques et sociales, membre de la FSU, opposé à la réforme. Un groupe assez hétéroclite d’une trentaine de militants de la CGT, de l’UPR (le parti de François Asselineau) et de Gilets Jaunes est intervenu bruyamment pour empêcher toute prise de parole. Nous avons suspendu le débat au bout d’à peine 10 minutes. Le lendemain, les mêmes sont d’ailleurs allés manifester sous les fenêtres de l’agence du Républicain Lorrain, parce qu’ils étaient mécontents de l’article paru dans le journal. C’est un souvenir pénible, car empêcher le débat est quelque chose de grave, mais cela nous renforce dans l’idée qu’il faut offrir des espaces d’expression permettant aux gens de ne pas s’enfermer dans leurs certitudes…

Quels seront les prochains sujets abordés ? Existe-t-il des tabous ?

Nous ne nous interdisons rien, dès l’instant où nous trouvons des interlocuteurs capables de discuter entre eux. Les deux prochaines questions concerneront la science dans la sphère publique, puis les migrants dont le sort semble un peu perdu de vue depuis quelque temps. Au printemps, avant que ne tombe la décision du confinement, nous mettions en place un débat sur le féminisme. Certains invités nous ont dit : je ne viens pas si untel est là ! Si c’est une table ronde, on en accepte les règles. Ça permet d’éliminer des intervenants qui ne veulent bien discuter qu’à la condition de trouver face à eux des contradicteurs d’accord avec eux. Nous ne voulons pas tomber non plus dans les travers de certaines chaînes de télévision, pour qui un débat se résume à chercher l’audience à tout prix et, donc, à organiser l’affrontement. C’est aussi pourquoi nous préparons énormément nos soirées : pour pouvoir rebondir, relancer, rectifier un fait inexact si besoin. C’est compliqué, mais utile et passionnant.

Propos recueillis par Sylvain Villaume

Agenda des débats et des rencontres sur desmotsetdebats.fr
et sur la page Facebook @DesMotsDebats