À l’heure où d’autres, à la trentaine, s’adonnent à la maternité ou à leur carrière, la Lorraine Anne – Sophie Brasme se rend à la première parisienne du film de Mélanie Laurent, Respire. Si les deux femmes se connaissent, c’est que la jeune réalisatrice adapte le premier roman de la jeune romancière. Histoire de jeunesse, d’amitié, de femmes au moment où paraît le nouveau livre de l’auteur.
Anne-Sophie Brasme. Photo :  Maurice Rougemont

Anne-Sophie Brasme. Photo : Maurice Rougemont

« À la sortie de Respire, en 2001, j’avais 18 ans. Mélanie Laurent m’a contactée pour en faire son premier film. Ça n’a pas été possible ». Anne-Sophie Brasme raconte, paisible, l’aventure qui est la sienne depuis plus de dix ans. « Personne ne lui a fait confiance, elle n’a pu acquérir les droits ». Il faut dire qu’à cette époque, le phénomène Respire bouscule la jeune lycéenne. Celle qui écrit comme elle respire depuis son plus jeune âge, n’a absolument pas anticipé le succès de son livre. De plateaux télé en émissions de radio, de salons mondains en interviews, la désormais romancière avoue ne pas être dans son élément. « J’ai mal vécu le côté mondain de la promotion, car j’avais idéalisé la figure de l’écrivain quand j’étais jeune. Le mythe s’est effondré. » Au lycée, elle construit peu à peu sa culture littéraire, et ne reconnaît pas toujours les auteurs qu’on lui présente dans sa nouvelle vie. Avec le recul, certaines expériences furent agréables, d’autres moins. « J’ai eu une période désabusée après Respire, la sensation de ne pas en avoir vraiment profité. J’aurais dû être plus audacieuse dans mes rencontres pour peut-être faire carrière ». Aujourd’hui, Anne-Sophie ne regrette rien. « Je suis enseignante, c’est mon métier. L’écriture est un plus ». Et son actualité prouve qu’elle n’a rien à regretter.

« J’ai mal vécu le côté mondain de la promotion car j’avais idéalisé la figure de l’écrivain quand j’étais jeune. Le mythe s’est effondré. »

« J’ai vu le premier film de Mélanie Laurent avec qui j’ai très souvent échangé au téléphone. J’ai espéré qu’un jour, elle se souvienne de mon roman ». En septembre 2012, Anne-Sophie Brasme est enceinte de huit mois, a publié un second roman et enseigne les lettres modernes et le théâtre en lycée. Son éditrice l’appelle. L’actrice réalisatrice achète les droits, les deux versions du scénario sont envoyées, et l’auteur redécouvre son livre à travers eux. « Je me suis replongée dans l’histoire, et me suis sentie très extérieure au film que j’ai pu visionner. Les actrices sont magnifiques, quelques adaptations ont été réalisées, mais la tension dans cette histoire d’amitié est la même. » Notre vie antérieure qui vient de paraître, et la sortie du film, n’entament en rien la sérénité d’Anne-Sophie Brasme. Sans doute parce qu’écrire est un acte familier pour elle, quoi qu’il arrive. Son père, Pierre Brasme, est enseignant et auteur d’ouvrages d’histoire. Bien connu dans la région, il initie le salon du livre d’histoire de Woippy. Ce sont sans doute les lectures qu’il faisait à sa fille, petite, qui ont suscité chez elle ce goût pour la littérature. « J’ai toujours été fascinée par les mots. Petite, mon père me lisait La mort du loup de Vigny, et j’adorais ». Alors elle noircit des cahiers où elle raconte des histoires. « Comme d’autres jettent leurs poupées Barbie, je jetais mes cahiers ». Puis elle vit une amitié douloureuse, et Respire s’écrit très vite, comme un exutoire. Elle rencontre la romancière Elise Fischer à Metz, à l’Été du livre. Elle lui envoie son manuscrit, que celle-ci apprécie au point de le confier à Fayard, sa maison d’édition.

« J’ai toujours été fascinée par les mots. Petite, mon père me lisait La mort du loup de Vigny, et j’adorais. »

Une histoire simple en somme. Comme Anne-Sophie. Discrète, réservée, elle poursuit ses études, et publie Le carnaval des monstres, en 2005. « Cela m’intéressait d’écrire sur la laideur, d’où cette histoire entre une femme laide et un photographe. » Les réactions sont mitigées, on aime ou pas. Peu importe, l’auteur avait besoin d’écrire ce livre.

Notre vie antérieure est publié presque dix ans plus tard. Le temps pour la romancière de « vivre des choses ». Comme entrer à la Sorbonne et y décrocher son agrégation de Lettres Modernes. Depuis, elle enseigne et transmet son goût de la littérature à ses classes. Chargée de cours de Français et de l’option théâtre, elle travaille avec ses lycéens sur l’écriture d’une adaptation théâtrale de L’attrape-cœurs de J.D. Salinger. « J’aime le rapport aux élèves, je suis bien dans mon métier de professeur. Le théâtre a un côté créatif qui me permet d’écrire pour et avec eux. »

Ses thèmes de prédilection ? Le rapport à l’intime, les relations à l’autre. Jeune maman, elle envisage son prochain roman autour du rapport mère-fille. Après l’amitié tyrannique, l’amour improbable, Notre vie antérieure aborde le thème de l’écrivain et de l’amitié. Mais loin de son héroïne, Anne-Sophie Brasme admet que l’écriture est un exercice difficile, qu’elle doit se pratiquer pour progresser et qu’il faut savoir trouver le temps de s’y adonner. « Même si je n’écris pas, je réfléchis beaucoup, en voiture par exemple. Et entre deux romans, je prends des notes sur un cahier ». Son prochain roman sera écrit quand il sera prêt, ou, comme pour le dernier, suite à un déclic. « Je l’avais depuis longtemps en tête, mais j’étais dans une impasse. L’appel de mon éditrice et le travail de Mélanie Laurent m’ont donné la confiance et l’impulsion nécessaire pour débloquer l’écriture ». Petit à petit, à coup de cahiers et d’histoires vécues, de réflexions personnelles, Anne-Sophie Brasme écrit son histoire de romancière. En toute simplicité, fidèle à elle-même.


ÉCRIRE SUR L’ÉCRITURE

« Bertier aimait Laure, Laure aimait Aurélien et Aurélien aimait la vie ». La première phrase de la quatrième de couverture du roman. Notre vie antérieure évoque l’éternel triangle amoureux de la littérature. Et pourtant…

Notre vie antérieurePourtant Laure a vieilli, elle est devenue écrivain à succès et aligne les livres sur une étagère comme d’autres les trophées. « Je regarde les dix-sept romans que j’ai écrits. ( … ) Leur présence me rassure. Ce sont eux, les jalons qui ont structuré ma vie. » Elle est froide, comme murée dans sa maison et dans sa vie. Elle répète chaque jour le même rituel : des longueurs de brasse, l’ordinateur, la tasse de thé, les lilas devant la fenêtre. Elle écrit. Quand on lui demande pourquoi, elle répond, invariablement, « parce que je n’ai pas le choix ».
Un matin, une fissure en elle, le passé ressurgit, elle débute son dernier livre. Tristan, son mari éditeur, est son « partenaire ». À eux deux, ils forment une équipe plus qu’un couple, dans une grande maison vide, sans enfant. « Ce livre m’a réconciliée avec l’écriture » dit Anne-Sophie Brasme, « je voulais écrire sur l’écriture ». Même si la figure de l’écrivain qu’elle y dépeint est tout le contraire de ce qu’elle aimerait être. « Au fond, elle a raté sa vie, même si j’aimerais avoir sa force et sa concentration pour écrire ». Alternant les chapitres entre le moment de l’écriture et celui du récit de jeunesse, l’auteur nous emmène à la suite d’étudiants qui vivent la nuit, lisent, s’amusent. Jusqu’au drame d’un été. Aurélien représente l’insouciance, la vie ; Bertier est le travailleur, l’ami fidèle, pétri de littérature. Laure ne les quitte pas, fait ses études, et absorbe tout d’eux.
Inspirée par Virginia Woolf dont le style impressionniste guide sa plume, Anne-Sophie Brasme réussit, une nouvelle fois, à surprendre son lecteur par un style épuré et une narration finement construite. Notre vie antérieure pose, au final, une seule question : Faut-il vivre ou écrire ? À choisir, cette jeune romancière fait les deux . 

Notre vie antérieure – Éd. Fayard / 162 p.