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« Bien entendu, on peut sauter sur sa chaise comme un cabri en disant «l’Europe !», «l’Europe !», «l’Europe !», mais cela n’aboutit à rien et cela ne signifie rien. » La phrase, célèbre, prononcée par de Gaulle, lors d’un entretien radiodiffusé et télévisé, le 14 décembre 1965, pouvait laisser accroire que ce dernier portait un regard ironique et désabusé sur l’idée européenne. Non pas. C’est au contraire à une Europe exigeante que rêvait le Général.

« Toute ma vie je me suis fait une certaine idée de la France. Le sentiment me l’inspire autant que la raison. » La formule est connue et constitue l’entame des Mémoires de guerre et mémoires d’espoir de Charles de Gaulle. Elle concerne l’amour premier et essentiel de “l’homme du 18 juin“, son pays, cette France vouée « à une destinée éminente et exceptionnelle ».

Mais elle aurait tout aussi bien pu constituer la profession de foi de celui qui fut, en dépit d’un souverainisme pleinement assumé toute sa vie durant, un européen convaincu et agissant. Une évidence qui apparaît tôt dans sa pensée et ses discours. Le 1er octobre 1948, par exemple, à l’occasion de la réunion du Conseil national du R.P.F., le Rassemblement du Peuple français(1), il répond à la presse en ces termes : « La question de l’Union européenne en général, et en particulier au point de vue économique, est une question que j’ai bien souvent traitée. J’ai constamment fait connaître (…) à quel point nous étions partisans de l’union européenne. »

L’Europe dont il est question dans son esprit, n’est ni celle des boutiquiers, ni celle d’une simple union douanière. Au contraire, elle constitue une entité exigeante qui ne saurait se rabattre « sur des faux-semblants tels que le pool charbon-acier et le projet d’armée européenne(2)». L’Europe gaulliste n’est visiblement pas de même teneur que l’Europe schumanienne, clairement visée dans cette phrase.

C’est pourtant par Jean Monnet, collaborateur et ami de Robert Schuman, dont il a fait la connaissance à Londres, que le premier Français à avoir appelé à la résistance au heures sombres du nazisme, entre dans cet idéal politique. Il lui a fait comprendre Il ne croit pas en n’importe quelle Europe. Celle qu’il appelle de ses vœux est confédérale et suppose une union dans le respect des différences. C’est l’Europe des nations conservant leur souveraineté. l’impérieuse nécessité de construire une institution capable d’assurer durablement la paix.

Mais il ne croit pas en n’importe quelle Europe. Celle qu’il appelle de ses vœux est confédérale et suppose une union dans le respect des différences. C’est l’Europe des nations conservant leur souveraineté. Celle des temps longs aussi, une antienne permanente pour le général., une forme de programme politique pour celui qui ne pense qu’à se projeter dans la durée, voir grand et fonder son action sur un vaste élan populaire.

Conformément à sa vision singulière et hyperréaliste des rapports entre les États, il sait que seule l’Europe peut être un contrepoids crédible dans un monde bipolaire, pris en étau entre la volonté hégémonique des États-Unis d’Amérique et les appétits de l’ogre russe, tapi derrière le rideau de fer. Au plus fort de la guerre froide, il rêve d’une Europe qui ne se limiterait pas simplement à l’Ouest et dont la puissance pourrait, non seulement peser sur le destin du monde, mais surtout le déterminer. C’est en ce sens, qu’il faut comprendre la formule « l’Europe de l’atlantique à l’Oural » qu’il utilise pour la caractériser. Elle désigne un bloc dont la cohérence est construite au fil des siècles, des proximités de frontières et des réalités humaines.

Mais il sait aussi qu’une telle construction ne saurait être viable dans le court terme. Il lui préfère donc une Europe pragmatique et non utopique, aux dimensions assimilables par les peuples. Il souhaite une confédération des populations européennes issue d’un grand référendum populaire qui aurait lieu au même moment partout en Europe et qui s’appuierait sur le « couple » franco-allemand. C’est ainsi qu’il veut en maitriser la construction, autour d’un noyau fort de quelques nations qui en formeraient l’ossature.

Animé de cette conviction, il unit la destinée de Konrad Adenauer, le chancelier allemand de l’après nazisme, à la sienne, dès 1958. Les deux hommes se rencontrent à la Boisserie(3) , à Colombey-les-deux-Eglises. Ils partagent une vision similaire de la construction européenne. En l’occurrence, une union politique à six états(4) , avec une coopération en matière économique, de défense, de politique étrangère et de culture.

Une convergence d’approche qui va aboutir à la signature du traité de l’Elysée en 1963 (cf encadré). Mais l’atlantisme du partenaire allemand est jugé trop fort par le général et aura raison de cet ambitieux projet. En fait, plus encore qu’un tropisme trop affirmé (et bien compréhensible) de l’ensemble de l’Europe vis à vis des États-Unis, par crainte du communisme soviétique et par dette vis à vis du libérateur américain, c’est surtout le charisme de de Gaulle que l’on redoute. Le défaut de la vision gaullienne de l’idée européenne, est surtout son extraordinaire exigence, Trop de grandeur est souvent source de rejet par plus petits et plus pusillanimes que soi.

(1) Parti politique fondé par Charles de Gaulle le 14 avril 1947
(2) Conférence de presse du 21 décembre 1951 tenue au palais d’Orsay
(3) Nom de la résidence personnelle du général de Gaulle en Haute-Marne.
(4) Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas
(5) On appréciera comment de Gaulle parle de lui à la troisième personne du singulier…

Le traité de l’Elysée

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Le Traité de l’Elysée, du 22 janvier 1963, signé par le général de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer, constitue un moment essentiel de la consolidation du rôle moteur du couple franco-allemand dans la construction européenne. Les deux chefs d’État, veulent graver dans l’éternité la réconciliation franco-allemande et donner corps à une amitié durable entre leurs deux peuples, trop souvent antagonistes par le passé. En fait, c’est Konrad Adenauer qui propose à Charles de Gaulle, le 16 janvier 1963, de signer un traité franco-allemand. Un projet qui prend corps moins d’une semaine plus tard. Sur le plan du contenu, ce traité est destiné à approfondir la coopération entre la France et l’Allemagne. Il est notamment prévu, que les chefs de l’État français et du gouvernement allemand se rencontrent au moins deux fois par an. Une union qui doit se décliner également à travers les ministres des affaires étrangères, chargés de se réunir au moins trois fois par an. Une osmose entre les États qui doit aussi se décliner à travers des rencontres mensuelles entre les hauts fonctionnaires des deux pays, successivement à Bonn et à Paris. Le tout, devant avoir lieu sur les thématiques essentielles de la défense, de l’éducation et de la jeunesse. Et, comme si cela n’était pas suffisant encore, une commission interministérielle est créée, de part et d’autre du Rhin, pour suivre ces coopérations multiformes. Bref, tout un arsenal opérationnel qui vise à obliger les deux États à définir, de concert, des positions communes en matière de politique étrangère. Une volonté forte qui sera très vite remise en cause. En effet, dès le 8 mai 193, le Bundestag vote un préambule au traité réaffirmant l’importance pour l’Allemagne de l’alliance transatlantique et sa volonté de voir le Royaume-Uni d’adhérer à la communauté européenne. C’en était déjà trop pour de Gaulle.


« Dégoût de l’idée européenne »

© Illustration Philippe Lorin

Extraits d’une conférence de presse tenue au palais d’Orsay le 21 décembre 1951. Huit ans avant d’arriver au pouvoir, De Gaulle y développe déjà une vision très claire de l’Europe : « Comment faire l’Europe ? Que doit-elle être ? (…) Depuis des années, je pense (…) que la communauté européenne doit être une confédération. (…) Comme on n’a pas réalisé la confédération, (…) on a fait une caricature, c’est le Conseil de l’Europe. Ce Conseil laisse indifférentes les masses européennes et n’aboutit à rien. (…) Le problème de l’Europe est donc en réalité entier, ou plutôt il le serait si, voulant paraître agir, on ne cherchait actuellement à inventer des succédanés fragmentaires, médiocres ou mauvais. Comme on ne veut pas sembler rester passifs, tandis que de Gaulle(5) et ses compagnons jettent, depuis des années l’idée de l’Europe dans la masse et en proposent le dossier, alors on se rabat sur des faux-semblants tels que le pool charbon-acier et le projet d’armée européenne. L’inconvénient, c’est qu’en faisant ces fâcheux projets, on risque de nuire à l’idée de l’Europe. Car c’est quand les peuples et, d’abord, le nôtre constateront qu’ils ne tirent de ces faux-semblants que difficultés, disputes et déceptions, qu’il se produira, c’est à craindre, une sorte de dégoût pour l’idée européenne où ils n’auront vu qu’échecs ». Visionnaire non ?


Anticipation du Brexit

Le 27 novembre 1967, la France refuse, par la voix du général de Gaulle, l’adhésion du Royaume-Uni au Marché commun. Un véto qui intervient au moment même où les partenaires de la France sont favorables à une ouverture de négociations immédiates à un élargissement du périmètre européen. Ses motivations sont claires et simples. Il affirme tout simplement que « la nature, la structure qui sont propres à l’Angleterre diffèrent profondément de celle des continentaux ». Dont acte, fermez le ban ! De Gaulle une fois encore visionnaire…