Darry Cowl © Illustration : Philippe Lorin

Portrait par Vianney Huguenot

 

Furtivement Lorrain et Vittellois – il naît et ne vit que quelques années de son enfance dans la ville thermale vosgienne où son père médecin exerce – André Darricau prend plus tard le nom de Darry Cowl, « pour le jazz et le côté américain » (1).

La vie avant pseudo se tisse de premiers drames. Fruit d’une relation adultère de son père, sa mère s’enfuit. « Abandonné, c’est beaucoup dire. Le bourgeois basque est une race spéciale, il fallait que tout ça reste secret, donc je ne connais pas ma mère », relativise plus tard Darry Cowl. Il souffrira pourtant, terriblement, de cette absence. Sa belle-mère, l’épouse de son père, sa « fausse mère » dit-il, simule une grossesse avec un coussin gonflable. Elle ne l’aime pas. « Moi je l’aimais parce que mon père l’aimait, mon père était un être merveilleux ». L’épouse de Darry Cowl, la comédienne lorraine Rolande Kalis, confirme : « Il avait une passion et une admiration totale pour son père » (2). Drame, deuxième acte, la mort de son père. Il a huit ans et, faisant fi du passé et du passif moral, épaule sa « fausse mère ». Ses bégaiements et zozotements, s’ils contribuent immédiatement à son succès, forment une autre blessure, née d’un traumatisme de l’enfance. « Il détestait quand on l’imitait, explique Rolande Kalis, il me disait : « j’ai fait tellement d’efforts pour ne plus bégayer » ».

Des efforts, il en déploie des tonnes pour s’extraire de l’enfer du jeu, qu’il traverse peu de temps, contrairement à l’image d’invétéré longtemps collée à son nom. « Je soupçonne que c’est par manque d’affection que j’ai plongé là-dedans ». Il lâche sans faux-semblant ce diagnostic à l’occasion de la sortie de son livre Le flambeur décrivant « la féerie et les affres » des cercles de jeux. À l’origine, également une mauvaise rencontre : « Tout joueur, comme tout drogué ou tout alcoolique, a besoin un jour, pour se déculpabiliser, d’entraîner quelqu’un d’autre. Je pouvais jouer en dix minutes un mois de salaire. Dans la vie, au travail, en amour, j’ai eu une chance considérable, une chance qui en est même mal élevée, mais aux jeux, non, j’étais un poissard ». Il se lasse finalement, attrape au vol « la chance d’être malchanceux », s’épuise de perdre du temps et de l’argent, mais pas que : « j’en avais assez de faire de la peine à ma femme ». Une femme issue de la bourgeoisie messine et déjà marquée par sa mère joueuse « qui a terminé sa vie en dilapidant toute la fortune de son père ». Tous les mots de Rolande Kalis pour Darry Cowl s’embaument d’un bel amour : « Darry n’a jamais eu la grosse tête, il était tellement intelligent, tellement fin et fragile ». Elle peint la personnalité d’un homme souvent blessé mais heureux, honnête et sensible.

Le principal drame de la vie de Darry Cowl n’est-il pas une erreur d’aiguillage dans le réseau des artistes ? On le reconnaît comédien, il était d’abord et du fond de son être musicien et compositeur. Au cinéma, il met en route sa carrière en 1955 dans un film de Claude Sautet, et son premier succès en 1957 dans Le triporteur de Jacques Pinoteau. Il tourne à l’allure d’un stakhanoviste, souvent pour payer ses dettes de jeu. Au final (en 2002, quatre ans avant sa mort), il observe durement sa carrière et dresse un constat assez injuste : « J’ai fait 157 films dont 150 de trop ». Autre interview télévisée, il recompte : « 162 films et 140 dont je suis honteux ». Injuste, parce que le public adorait ce tendre pitre et l’a reconnu avant la profession qui lui décerne un César d’honneur en 2001. Dans sa série des périodes charnières, il y eut 1989. Jean-Pierre Mocky l’intègre à l’impressionnante distribution du film Ville à vendre, tourné intégralement en Lorraine. Darry Cowl semble renaître. « Mon métier, c’est la musique. Et puis un jour on m’a demandé de dire des bêtises. Je bégayais et ça faisait rire les gens, je me suis dit : continuons de bégayer. Aujourd’hui, j’ai le sentiment de commencer très doucement une carrière, c’est peut-être grâce à Mocky parce que je fais tout sauf du Darry Cowl et c’est très chouette. Une deuxième carrière démarre peut-être, je touche du bois » (3). Il mime le geste, touche le pilier en acier d’un quai de gare qui passait par là, se marre et s’en va.

(1) Tout le monde en parle, France 2, 2002
(2) Mémoire vivante de Lorraine, RCF 57, 2019
(3) Cinéma Cinémas, Antenne 2, 1989